9 - « Débarrassez-vous de Darlan ! »
Plusieurs témoins décrivent De Gaulle déterminé, depuis longtemps, à écarter l’amiral Darlan du pouvoir. Ainsi, le ministre des Affaires étrangères britannique, Anthony Eden, rapporte ce que lui a dit le général, le 8 décembre : « Darlan est le seul obstacle. Rien d’autre n’a d’importance. S’il disparaissait, son régime s’effacerait aussitôt » (ce régime constituant, dans l’esprit de De Gaulle, plus qu’une annexe ou un doublon de celui établi à Vichy, puisque s’offrant comme une base territoriale, militaire et administrative potentiellement beaucoup plus stable et durable, car exempte d’occupation allemande et désormais appuyée par le débarquement étasunien). Dans le rapport écrit qu’il fait de la conversation, Eden censure une phrase, en précisant dans la marge : « Trop secret pour archiver ». Le même jour, lors du dîner, De Gaulle lance, à plusieurs reprises, au sous-secrétaire d’Etat du Foreign Office Alexander Cadogan : « Débarrassez-vous de Darlan ! » L’emploi du « vous » est intéressant à considérer : il peut suggérer que les Britanniques ont la main sur De Gaulle et qu’ils essaient de lui faire dire ce qu’ils veulent entendre, de l’impliquer dans leurs projets, de lui faire endosser les moins avouables, au moins en partie. D’un autre côté, il peut suggérer l’inverse : De Gaulle essaie de renforcer leurs intentions, de leur forcer la main, tout en souhaitant paraître se tenir à l’écart de ce à quoi il les pousse. La première hypothèse est étayée par la grande divergence de point de vue qui opposait Étasuniens et Britanniques, concernant la personne de Darlan et le pouvoir à instaurer, sur les territoires libérés. Notons que les deux hypothèses ne sont pas incompatibles, quoique le couple qu’elles constitueraient s’accordent mal avec la façon dont, une semaine plus tard, dans un télégramme adressé aux délégations de la France combattante, De Gaulle explicite les résultats de la rencontre – ou des rencontres, si on inclut le dîner – du 8 : « Non sans difficultés, nous avons pu écarter Darlan, tout au moins pour l’avenir », allusion étant ainsi clairement faite au projet de son exclusion du pouvoir, exclusion dont la suite du télégramme ne permet guère de douter de la nature, dans l’esprit même du général, qui, à cette occasion, fait sien ce qu’a déclaré, devant lui, dès son arrivée à Londres, le général d’Astier, qui, ce faisant, n’avait pas hésité à s’emparer du jugement des Français ayant cru que l’amiral avait trahi le maréchal – d’abord en ayant cherché à l’entraîner dans la collaboration, puis en ayant pris, de lui-même, le pouvoir à Alger – et, d’autre part, à l’amalgamer au jugement des gaullistes, tout en paraissant conférer à la notion de France combattante une compréhension suffisamment indéfinie pour permettre cet amalgame, nonobstant ce qui apparaît alors comme l’étonnante solitude de Giraud : « Tout le monde en France est unanime sur les deux points suivants : Darlan est un traitre qui doit être liquidé. Giraud a le devoir de se rallier à la France combattante. »
Le témoignage de Mario Faivre
Ces témoignages londoniens sont appuyés par d’autres algérois, pami lesquels celui de premier ordre de Mario Faivre. Pour démontrer que ce dernier est porté à mentir et, ce faisant, que son témoignage n’a guère de valeur, Geoffroy d’Astier procède à une analyse des déclarations que celui-ci prétend avoir entendues d'Henri d’Astier, le surlendemain de l’assassinat. Or, cette analyse, en trois points, paraît discutable :
1) Contrairement à ce que prétend Geoffroy d’Astier, Giraud pouvait bien être considéré par Henri, le 26 décembre, comme n’étant pas un « véritable obstacle » à la venue au pouvoir de De Gaulle, la formule pouvant être comprise comme signifiant qu’il était un obstacle mais surmontable, à la différence des deux « véritables obstacles » dont Henri estimait que De Gaulle s’était désormais débarrassé, en s’étant « servi de l’un pour abattre l’autre » : « D’abord Darlan, qui se serait refusé jusqu’au bout à lui céder la place. Puis le comte de Paris, qu’il lui aurait été impossible de coiffer hiérarchiquement (…) Le comte de Paris a fait disparaître Darlan, mais, présent à Alger et mêlé de trop près à l’action, il s’est du même coup lui aussi éliminé » ; alors que Giraud, de son côté, pouvait être tenu pour valoir surtout par ses qualités militaires, lui que De Gaulle nomme « le bon soldat », dans une lettre adressée au général Béthouart, à la mi-décembre, et lui que, le 16 novembre, Churchill avait présenté à l’auteur de cette lettre comme « liquidé politiquement », jugement que rejoignait, le 22 décembre, René Moatti, secrétaire de l’hôtel où était descendu François d’Astier, en déclarant à celui-ci, sur le point de retourner à Londres : « Le général Giraud s’est laissé manœuvrer par Darlan, et a pratiquement disparu de la scène politique ». Toutes ces considérations sont, au demeurant, compatibles avec le fait que Giraud, tout en demeurant éprouvé par la déconvenue de l’expérience Darlan, va prendre de l’assurance politique, notamment grâce aux Américains, après son élection au haut-commissariat.
2) En déclarant à propos de son frère Emmanuel, qui avait reçu la mission de se rendre à Alger, via la métropole, mais qui refusa, avant d’être remplacé par son frère François : « Après quelques jours à Londres, il devait être de nouveau déposé de nuit en France par un avion anglais », Henri ne dit pas expressément qu’Emmanuel se trouvait à Londres, au moment de son refus, comme croit le lire, sans risque d’erreur, Geoffroy d’Astier, mais il peut sous-entendre qu’il devait y faire un passage, avant d’aller à Alger. À l’appui, on notera que, ayant quitté Londres, en compagnie d’Henri Frenay, le 17 novembre (cette fois, pour de bon, après trois tentatives ratées, depuis le 20 octobre, le temps couvert au-dessus de la région de France prévue pour l’atterrissage ayant, chaque fois, obligé l’avion à faire demi-tour), il l’avait fait au terme d’un séjour de deux mois (tous deux étant arrivés à Londres, le 17 septembre), difficilement assimilable à « quelques jours », même si, au demeurant, le séjour avait été initialement prévu pour être moins long, comme l’indique la tentative de retour du 20 octobre, et comme l’atteste Frenay, qui, fin septembre, remarque : « ce séjour qui sera un peu plus long que je ne le pensais » (La nuit finira, p. 227) (Si la locution adverbiale « de nouveau » peut, certes, faire référence à la première arrivée d’Emmanuel d’Astier, en avion, en France, depuis Londres, fin juillet, au terme d’un séjour de trois mois en Angleterre – sans Frenay – elle peut tout aussi bien faire référence à son arrivée du 18 novembre, le lendemain du départ de Londres). Un projet de mission d’Emmanuel d’Astier, en compagnie d’Henri Frenay, à Alger, « pour jeter un pont entre Giraud et la France combattante », avait été voulu, dès le 8 novembre, par Churchill – sur proposition du chef du SOE, Richard Hambro, comme l’indique Chantérac, à la suite d’Henri-Christian Giraud, et comme le rapporte Frenay lui-même – à la fois, pour calmer De Gaulle, que venait d’irriter le fait de n’avoir pas été informé du débarquement en Afrique du Nord, et dans l’intention insidieuse de faire de la France métropolitaine (dont, en tant que chefs de la résistance intérieure, Frenay et Emmanuel d’Astier étaient des représentants) l’arbitre entre Londres et Alger, entre De Gaulle et son concurrent algérien, projet dont De Gaulle flaira le risque, pour ne pas dire la ruse, mais qu’il accepta, à condition d’adjoindre à Frenay (Emmanuel d’Astier étant manifestement écarté – cf. infra) deux de ses hommes de confiance, entièrement dévoués, le lieutenant-colonel Billotte et Gaston Palewski. Le projet sera officiellement abandonné, au prétexte de l’accession de Darlan au haut-commissariat – accession qui venait d’exaspérer la plupart des résistants, dont il n’était donc pas possible d’accroître le mécontentement, en paraissant négocier avec l’amiral, alors que, en concertation avec les chefs résistants, les chefs politiques et les chefs syndicalistes métropolitains, Jean Moulin préparait un communiqué approuvant l’entente entre Giraud et les Anglo-saxons et souhaitant leur plein ralliement au général De Gaulle, communiqué qui sera publié le 17, à une date où l’entente entre Darlan et les Américains n’était pas encore bien établie, comme elle le sera, lors de son officialisation, le 22 (cf. Henri-Christian Giraud, De Gaulle et les communistes, p. 320-321). Pour autant, n’ayant cessé de couver, ce projet de mission avait été relancé, dès le 15, mais avec, cette fois, un seul nom proposé par Churchill – Georges Catroux – face au candidat de De Gaulle, René Pleven… jusqu’à ce que François d’Astier, candidat imprévu, arrivé de métropole à Londres, le 18, finisse par l’emporter, non sans hésiter, estimant que son grade de général de brigade de l’armée de l’air ne le qualifiait pas pour mener des négociations politiques de haut niveau, et, donc, sans que puisse être totalement exclu qu’il aurait été concurrencé par un retour de la candidature de son frère Emmanuel, nonobstant, d’une part, que celui-ci, ancien officier de la marine devenu journaliste de gauche, puis chef résistant, personnage égocentrique et incontrôlable, pouvait être encore moins qualifié que lui, et, d’autre part, que sa candidature avait été, dès l’origine, très affaiblie par l’opposition d’une partie de l’entourage de De Gaulle, notamment Pierre Brossolette, qui voyait en lui un homme susceptible de se compromettre avec les Algériens… suspicion que n'est pas sans justifier le comportement obscur du personnage, relevé sur le terrain par Frenay… il finira, après la guerre, agent pro-soviétique, à l’assemblée nationale, où il siégeait, à la fois, en marge du groupe gaulliste et du groupe communiste…). Il est à noter que le projet initial d’Hambro se trouvait recouper l’intention exprimée par Jean Rigault, avant et après le débarquement, de faire venir un gaulliste à Alger, afin de concilier la position des Français d’Afrique du Nord et celle des Français de Londres, intention qui prit la forme de deux demandes adressées à Londres, qui furent toutes acceptées : un mois avant le débarquement, le premier émissaire de De Gaulle – un ami de Rigault – se tue, dans l’écrasement de son avion en Espagne ; quant au second émissaire, que Rigault avait dit souhaiter être Emmanuel d’Astier – tous deux étant journalistes et s’étant bien connus avant la guerre – il s’agira donc, finalement, un mois plus tard, de François d’Astier (cf. Frenay, La nuit finira, ch. X, Chamine, ibid., p. 413-416, Chantérac, ibid., p. 105-106, et Alain Decaux, ibid., p. 69, l’auteur ayant bénéficié, à la fin des années 1970, d’un abondant témoignage inédit de Rigault, comme l’avait fait Chamine) – projet et abandon d’une mission qui devait avoir lieu, dans la foulée du débarquement africain, dont, au demeurant, Arnaud de Chantérac, à la suite d’Henri-Christian Giraud et conformément au témoignage de Frenay, rapporte une version différente de celle de Geoffroy d’Astier et de celle de son oncle Henri transmise par Faivre, dans la mesure où le nom d’Emmanuel d’Astier en est purement et simplement absent (À la rigueur, on pourrait déduire de cette absence qu’Emmanuel avait rapidement refusé d’être de la mission – ce qui, dans une certaine mesure, et paradoxalement, viendrait appuyer la lecture aussi bien que la critique que fait du témoignage de Faivre Geoffroy d’Astier : la réponse d’Emmanuel ayant été faite à Londres et ayant quasiment devancé la question, elle pouvait avoir été oubliée ou négligée par certains, y compris Frenay – mais l’on pourrait aussi penser que le nom d’Emmanuel ayant pu avoir été avancé initialement par le seul Rigault, il fallait l’effacer, à l’instant de faire disparaître toutes traces de complicité d’un membre du groupe des Cinq avec De Gaulle – complicité qu’attesteraient encore deux projets de voyage d’Henri d’Astier à Londres, dont l’un prévu pour fin octobre, mais qui restèrent sans suite – cf. Chantérac, ibid.) Trois jours après l’accession de Darlan au pouvoir, Emmanuel d’Astier, quittant Londres, regagnait finalement, pour s’y établir jusqu’au printemps, la métropole, où on l’imagine facilement émettre un refus, à destination de Londres, vers le 10 décembre. Cette date avancée par Faivre n’en est, certes, pas moins en porte-à-faux avec le fait que De Gaulle avait informé Churchill, dès le 2 décembre, qu’il allait envoyer François. Mais il est possible que ce dernier, ayant finalement hésité, ait suggéré d’être remplacé par son frère. À l’appui, on notera que son ordre de mission, à son nom, n’est établi que le 18, soit la veille de son départ.
3) Enfin, le fait que, le 26 décembre, Henri aurait été au courant du contenu d’un message envoyé, la veille, dans l’après-midi, par De Gaulle à Giraud, n’est pas invraisemblable, puisque, à la suite du verdict de condamnation à mort de Bonnier, prononcé le soir du 25 – à 21 h 30 – il rencontre Giraud, pour plaider en faveur du condamné dont l’exécution doit avoir lieu le lendemain matin (elle aura lieu entre 7 h 30 et 7 h 45). Selon Faivre, il se rend même, accompagné d’Alfred Pose, dans le même but, au domicile du général, à l’aube – ce qu’infirme, néanmoins, le compte-rendu de Chamine (reprise probable d’un compte-rendu que lui a fait Rigault), selon lequel leur visite, en compagnie de Rigault, avait été programmée pour 8 heures et n’a donc pas eu lieu, compte-rendu qui, par ailleurs, ne mentionne pas d’appel nocturne de d’Astier, au contraire de ce que soutient Chantérac. Nul doute que, à cette ou ces occasions – celle, certaine, de la rencontre du soir du 25 pouvant être estimée suffisante, nonobstant ce qui a pu être le délai de déchiffrement du message, qui n’était que d’une soixantaine de mots – Giraud, opposé à l’amnistie et au report de peine, a pu lui faire prendre connaissance des mots de De Gaulle reçus le 25 : « L’attentat est un indice et un avertissement. Un indice de l’exaspération dans laquelle la tragédie française a jeté l’esprit et l’âme des Français. Un avertissement quant aux conséquences qu’entraîne l’absence d’une autorité nationale. » (cf. G. d’Astier, ibid., p. 54-55, 201 et 274-275, Chantérac, ibid., p. 173-174 et 241-242, Chamine, La querelle des généraux, p. 452 et 465, Mario Faivre, Nous avons tué Darlan, p. 167-168, Jacques Soustelle, Envers et contre tout, II, p. 83-84).
Parmi les témoignages selon lesquels la mission de François d’Astier était de faire éliminer le haut-commissaire, celui de Mario Faivre est sans doute plus fiable que ne pourraient l’indiquer d’éventuelles inexactitudes sur des points inessentiels, comme ceux que nous venons d’examiner. Quoi qu’il en soit, Jean-Bernard d’Astier s’est sans doute beaucoup avancé, en déclarant : « J’atteste que le récit de Mario Faivre concernant l’affaire Darlan est scrupuleusement exact jusque dans tous ses détails qu’il s’agisse de faits ou de paroles, de conversations rapportées. » (témoignage figurant en annexe du Chemin du palais d’été) Concernant ces dernières, étant donné leur grand nombre et leur fréquente longueur et étant donné que Mario Faivre ne précise pas les avoir enregistrées sur bandes magnétiques (ce qui, dans bien des cas, aurait été infaisable), ni même les avoir notées, elles ne peuvent donc qu’avoir été, en grande partie, reconstituées, non sans un probable grand souci d’exactitude (dont le fait que Jean-Bernard ait assisté à beaucoup d’entre elles peut être une garantie) mais avec inévitablement des erreurs de détail. En marge de l’affaire de l’assassinat proprement dite, il arrive, du reste, à l’auteur, sans doute par parti-pris, de commettre des erreurs conséquentes touchant les faits. Ainsi, à la page 79 du Chemin du palais d’été, reprend-t-il la thèse d’une déclaration de guerre aux Alliés dont la décision aurait été prise, lors d’un conseil des ministres restreint, à Vichy, le 11 janvier 1942. Dans un télégramme envoyé à Ribbentrop, le 13 janvier 1942 (dont une première version avait été rédigée conjointement par Abetz et Benoist-Méchin, le 12, avant qu’une version rédigée par le seul Abetz ne la remplace), Abetz a prétendu transmettre une information qu’était censé lui avoir fournie Benoist-Méchin, selon laquelle le vice-président Darlan, les ministres Moysset, Romier, Bouthillier et Pucheu et le secrétaire général à la vice-présidence Benoist-Méchin, réunis, la veille, autour du Président Pétain, ont tous décidé que la France déclarait la guerre à l’Angleterre et aux Etats-Unis, tout en s’engageant à garder secrète leur décision (sans doute le temps que soit conclu officiellement l’accord). Ce télégramme, qui fut bien envoyé (car retrouvé dans les archives du quartier gouvernemental à Berlin), fut néanmoins l’aboutissement de circonstances très particulières (à commencer par la convocation du général Juin par Göring, le mois précédent, afin de convenir d’une défense commune face à l’Angleterre en Tunisie, Juin s’étant, à cette occasion, beaucoup avancé dans la voie d’une action commune avec Rommel, et, pour finir, la réunion d’un conseil des ministres restreint sélectionné par Benoist-Méchin lui-même) qui ne permettent pas de lui accorder le sens d’une véritable décision de cobelligérance, Pétain, lors de la réunion, s’étant d’abord montré très réfractaire à une prétendue proposition généreuse faite par Hitler – une promesse de très grande faveur accordée à la France : l’amélioration conséquente de ses « moyens militaires et économiques », en échange de son entrée en guerre aux côtés de l’Allemagne, « selon ses possibilités matérielles et psychologiques », d’abord en Afrique puis ultérieurement en Europe – avant de finir par déclarer, tout au plus, à Benoist-Méchin : « Vous préciserez qu’il ne saurait s’agir, pour la France, de procéder à une mobilisation générale. Quant à notre entrée dans le conflit, si elle est inévitable, il faudra qu’elle se fasse par étapes, parallèlement à l’augmentation de notre potentiel militaire. » Selon Robert Aron, Benoist-Méchin avait été, auparavant, induit intentionnellement en erreur par Abetz sur les bonnes dispositions momentanées du Führer à l’égard de la France, lequel venait, tout au contraire, de convoquer son ambassadeur pour se plaindre de l’unilatéralité de la collaboration qui n’avait lieu qu’au détriment de l’Allemagne ; ce dont, bien sûr, Benoist-Méchin ne témoigne aucunement dans son propre récit, pourtant très circonstancié mais néanmoins limité au point de vue concédé par l’occupant (cf. Histoire de Vichy, ch. 6, De la défaite au désastre, I, ch. XXIV et XXV). La part de manigance du secrétaire général ne fait, par ailleurs, aucun doute, comme suffit à le prouver le fait qu’il aurait choisi de réunir un conseil restreint ; part de manigance qui n’aura sans doute pas échappée à Hitler, sur la base d’informations complémentaires que lui auront fournies ses agents œuvrant à Vichy. Au demeurant, cette manigance doublée d’une ignorance concernant la disposition réelle du Führer mènera, assez comiquement, Benoist-Méchin à avoir un doute sur sa propre entreprise, lorsque Abetz, auquel il vient d’apporter la réponse de Pétain, lui présente, plutôt imprudemment, le compte-rendu du dernier échange qu’il a eu avec Hitler : « Le Führer : Croyez-vous que les Français soient disposés à faire la guerre à l’Angleterre ? Otto Abetz : Non. Le peuple français est las de la guerre et n’a pas plus envie de se battre contre l’Angleterre que contre nous. Le Führer : C’est également mon avis. » Et Abetz de commenter à l’adresse du Français : « Vous voyez que le Chancelier est parfaitement renseigné sur l’état d’esprit qui règne en France », avant que Benoist-Méchin ne conclut en lui-même : « Loin de me rassurer, cette remarque m’inquiéta. Si telle était vraiment la conviction du Führer, comment la concilier avec les propositions qu’il venait de nous faire ? Avait-il simplement voulu sonder les dispositions du gouvernement français ? » Selon l’historien étasunien Robert Paxton, « dans son télégramme du 13 janvier, [Abetz] déclarait avoir donné à Benoist-Méchin son opinion ″personnelle″ sur l’ensemble des relations franco-allemandes, c’est-à-dire qu’il reconnaissait avoir présenté comme une offre de Hitler, une proposition de son cru (…) Abetz a constamment dénaturé ce qui avait été dit, à l’intention des Français d’abord, de ses supérieurs ensuite. Aucun des deux gouvernements ne poussa l’affaire plus loin (…) Hitler refusait toujours une coopération permettant à la France d’obtenir une paix clémente. » (La France de Vichy, p. 129-132) À cette histoire authentique de télégramme tendancieusement rapportée, en l’occurrence par Faivre, ce dernier ajoute ce qui a tout l’air d’avoir été une légende brodée autour d’elle (puisqu’il fallait bien pouvoir justifier que la France ne s’était finalement pas avancée à mettre en œuvre sa décision) : une fois la décision secrète prise à Vichy, Darlan aurait pris un train spécial que Hitler venait de mettre à sa disposition pour le conduire, pour la seconde fois, au Berghof, afin de conclure l’accord de cobelligérance… mais Hitler, sans doute mécontent de l’offre qu’il n’avait pourtant jamais cessé d’espérer et de demander depuis l’armistice… et sans doute aussi très contrarié d’avoir fait montre de bienveillance à l’égard de la France… changea d’avis, au motif que Rommel venait de se tirer d’une mauvaise passe en Libye (ce qui avait eu lieu, en effet, depuis décembre… et comme si, donc, ce type d’ennui ne risquait plus jamais de se reproduire…), et fit renvoyer à Vichy le train de Darlan en partance de Paris pour Berchtesgaden... Au demeurant, dans la catégorie des contrevérités émises par Faivre concernant les premières années de la guerre se range aussi son propos sur le général Weygand, présenté comme « venu instaurer en Afrique du Nord un mode de vie copié sur l’idéologie nazie » (p. 90 – type de contrevérités dont il est à noter que l’édition de 1975 est exempte). Si tel avait été le cas, pourquoi les Allemands auraient-ils si ardemment demandé le rappel en métropole du Délégué général ? Par sa fonction (décidée par Pétain, sur une suggestion de Darlan, et qui n’était pas celle d’un simple représentant permanent, contrairement à ce qu’avait voulu Laval – cf. Ordioni, La fracture, p. 143), le général disposait d’un pouvoir politique qui ne pouvait pas aller jusqu’à lui faire déroger aux lois et décisions du gouvernement, étant, qui plus est, soucieux de maintenir, aux yeux de la commission d’armistice, un paravent derrière lequel mettre sur pied l’armée d’Afrique. Au contraire d’avoir été au service du PPF ultra-collaborationniste de Doriot, très implanté en Afrique du Nord, il fit cesser toutes ses activités, en accord avec le Maréchal. Malaimé des Juifs, notamment pour son attachement à ménager les musulmans, il n’a pourtant jamais fait preuve d’antisémitisme. Enfin, les camps d’internement présents en Afrique du Nord et la pratique d’y enfermer des fauteurs de trouble nuisant à la sécurité du pays avaient été créés sous la IIIème république (pour y placer communistes sapant l’effort de guerre et réfugiés espagnols). Quant à la Légion française des combattants, elle aussi très présente en Afrique du Nord, évoluant dans la mouvance du PPF et initialement dirigée par des partisans de Doriot et de Déat, elle était paradoxalement composée d’une très grande majorité d’anti-collaborationnistes et de germanophobes. Enfin, le Service d’ordre légionnaire, qui s’en détacha pour prendre son autonomie et commettre des pogroms antijuifs, fut créé, en métropole, après le rappel de Weygand et avant que le haut-commissaire Darlan ne fasse arrêter ses principaux chefs et ne dissolve l’association (cf. Krautkrämer, p. 268, 271, 273 et 276).
Dans la catégorie des erreurs peu anodines ayant trait directement à l’automne algérois de 1942, commises par Faivre dans son récit, il y a celle consistant à faire arriver le comte à Alger, « le matin [du 10], de bonne heure » (p.188-190 de son ouvrage de 1982, chapitre III de celui de 1975), et à en faire la condition d’un dialogue qu’il aurait eu avec l’abbé Cordier dans la matinée, alors que le chauffeur, Charles Ponchon, a rédigé un rapport dans lequel il déclare n’avoir atteint Orléansville, situé à 200 km d’Alger, « qu’à 9 heures » (« à la première heure du jour », comme il l’écrira, dans une lettre à Mario Faivre datée du 18 janvier 1980, ce qui, sous cette latitude et à cette période, est censé désigner une heure commençant vers 7 h 45, qui est le moment du lever du jour – cf. Le chemin du palais d’été, p. 300-301) et y avoir fait une halte pour « casse-croûte dans un café et nettoyage des chaussures remplies de boue [après que la voiture se fut égarée, de nuit, « dans un véritable bourbier pendant neuf kilomètres »] » (emprunt du bourbier dont il précisera, dans sa lettre à Mario Faivre, qu’il fut occasionné par la nécessité de se garer de la grande voie, pour déboucher le gicleur, qu’il finit par perdre dans la boue, avant que tous les passagers mettent un quart d’heure à le retrouver, en pataugeant), Ponchon laissant ainsi entendre n’avoir pu arriver à Alger que vers midi, du moins selon l’estimation de Chantérac, qui indique se baser sur son témoignage pour situer le moment de l’arrivée, tout en pouvant aussi se baser sur le Rapport sur l’affaire monarchiste, écrit par Jacquet en février et qu’il déclare avoir « utilisé » pour son ouvrage, rapport dans lequel il est écrit, à propos de l’abbé Cordier : « Le 10, à midi, [dans une voiture conduite par Charles Ponchon] il ramenait le comte de Paris au domicile de la famille d’Astier » (cité dans Réplique, p. 326) (Ajoutons que, étant, non sans raison, très méfiant à l’égard de l’ensemble du témoignage de Pierre de Bérard, l’aide de camp et conseiller du comte, qui était du trajet retour, Chantérac n’a, pour autant, sans doute pas méprisé sa déclaration de janvier 1980, selon laquelle l’arrivée eut lieu « le 10 décembre vers midi » – Royaliste, n° 308) ; mais heure de midi qui peut être loin de la vérité, eu égard, d’une part, à l’heure de l’étape indiquée dans la lettre de Ponchon, qui permettrait une arrivée à 11 heures – d’autant plus que Mme d’Astier est censée avoir déclaré à Faivre que « l’auto traversait Bourkika, à l’aube », une localité située à mi-chemin d’Orléansville et d’Alger – et, d’autre part, et surtout, à une autre indication contenue dans cette lettre, selon laquelle l’arrivée eut lieu « en fin d’après-midi », après-midi dont le récit semble bien indiquer qu’il s’agit de celui du 10 : « Le lendemain [du 8] nous reprenons la route [depuis Sidi-Bel-Abbès] pour Oujda-Frontière. Après attente, nous sommes rejoints par le comte de Paris (…) Aussitôt, nous reprenons le chemin du retour (…) Au cours de la nuit mon gicleur se bouche (…) À la première heure du jour nous faisons un arrêt à Orléansville (…) C’est en fin d’après-midi que nous arrivons rue La Fayette à Alger. » Les distances interdisent d’induire que le comte de Paris a été pris en voiture, à la frontière du Maroc, dans les toutes premières heures du 9, en pleine nuit, pour une arrivée, le même jour, à 9 heures, à Orléansville, puis, plus tard, à Alger – arrivée au 2 rue La Fayette censé avoir été le terme du voyage : « Dès mon arrivée à Alger, le 10 décembre, je me rendis chez Henri d’Astier » (Mémoires, p. 197), « Je peux établir d’une façon formelle que le comte de Paris est arrivé à Alger, venant du Maroc, le 10 décembre 1942 (…) Dès son arrivée, le Comte de Paris s’est rendu 2 rue La Fayette au domicile d’Henri d’Astier » (déclaration du commissaire Loffredo du 19 janvier 1980 – autographe reproduit intégralement par Chantérac, p. 275-276). Il est permis de penser que si le commissaire Loffredo, qui avec l’inspecteur Schmit était chargé d’assurer la surveillance du comte dès son arrivée, a pu être aussi affirmatif, c’est parce que lui-même et l’inspecteur de la BST ont été, en fait, les tout premiers à réceptionner l’arrivant, à un endroit d’Alger convenu à l’avance, dans le but de faire avec lui le point sur la situation et de lui rappeler les exigences auxquelles il devait se soumettre pendant son séjour, ce qui expliquerait le témoignage ultime de Ponchon parlant d’une arrivée tardive au domicile de d’Astier, qui pourrait avoir été une façon timide de rompre un silence qu’il avait été initialement convenu de garder. Il semble donc établi qu’il peut arriver à Faivre de procéder à une reconstitution chronologiquement trop approximative (Même en prenant « de bonne heure » au sens de « avant l’heure fixée » – ce qu’elle pourrait avoir été, lors d’un appel téléphonique depuis Orléansville – et en écartant le témoignage tardif qui parle d’une arrivée en fin d’après-midi, l’abbé, qui était du voyage, n’aurait sans doute pas été en condition, dès son arrivée, de parler longuement de la situation politique et de la conspiration devant amener le comte au pouvoir, comme Mario le prétend…). Quoi qu’il en soit, le soir du 21 décembre, Henri d’Astier aurait déclaré à Faivre : « Mon frère François a apporté de Londres l’instruction formelle d’éliminer Darlan. »
D'autres témoignages
De son côté, bien qu’il se trompe sur les dates auxquelles il a connu le général d’Astier, l’avocat Jean-Baptiste Biaggi rapporte à Alain Decaux, en 1979, une confidence similaire à celle de Faivre : « François d’Astier m’a dit formellement qu’il avait apporté à Alger l’ordre d’éliminer Darlan », confidence qu’il renouvellera, de façon à peine nuancée, en 1982, dans une lettre adressée à Mario Faivre : « François d’Astier de la Vigerie qui, en 1942, était le second du général de Gaulle, m’a, de son côté, affirmé qu’il avait transmis au comte de Paris, au cours d’un long tête-à-tête, rue La Fayette, l’accord formel du général de Gaulle sur le schéma comportant l’élimination, au besoin physique, de Darlan. » (cf. J.-B. d’Astier, p. 90, G. d’Astier, p. 279, et Chantérac, p. 214). Peut-être plus important encore est le témoignage (que nous avons présenté, au début de notre étude) de Pierre Raynaud, un ami de Fernand et de Mario, qui recueille la confidence du premier, le matin du 24 : « C’est pour aujourd’hui. L’ordre est arrivé de Londres. C’est le frère de d’Astier, le Général, qui l’a apporté. » Enfin, et peut-être surtout, le 23 décembre, soit la veille de l’assassinat, le fils d’Henri d’Astier et ami de Mario Faivre, Jean-Bernard d’Astier, déclare à sa mère, à Mario et à l’abbé Cordier, tous réunis au 2 rue La Fayette : « Avant-hier, au début de la soirée, mon oncle a révélé à mon père que le général de Gaulle l’avait chargé de transmettre au comte de Paris l’instruction formelle de faire éliminer rapidement Darlan. » (cité par Faivre, III). Dans son ouvrage, Jean-Bernard confirme implicitement ce témoignage, et ajoute : « Mon oncle François n’a d’ailleurs pas caché aux différentes personnalités qu’il a rencontrées au cours de son bref séjour à Alger, qu’il apportait l’ordre d’éliminer physiquement l’Amiral. Saurin, président du Conseil général d’Alger, en a témoigné, précisant que ce message était sans la moindre ambiguïté. » (Qui a tué Darlan ?, p. 30). Sans doute le neveu fait-il allusion à ce que Paul Saurin a confié à Alain Decaux, à la fin des années 1970. À la demande de ralliement au général De Gaulle dont lui faisait part François d’Astier, le 20 décembre 1942, l’ancien député et alors président du conseil général d’Oran (et non d’Alger, comme le dit, par erreur, Jean-Bernard), lui avait rétorqué : « primo les Américains ne veulent pas de De Gaulle, secundo Darlan est en place. Il n’a nulle envie de s’en aller. Qu’est-ce que vous faîtes de Darlan ? » Et la réponse du général avait claqué : « Darlan va disparaître » ; ce sur quoi, Saurin avait demandé : « Politiquement ou physiquement ? », et la réponse avait claqué, de nouveau : « Physiquement » (cf. Morts pour Vichy, p. 72). Enfin, il convient d’ajouter que, plusieurs années avant tous ces témoignages, l’abbé Cordier, dans les colonnes de L’Aurore, avait fait état d’une information reçue par Jean-Bernard directement de son oncle, à une date indéterminée : « Je sais que le général François d’Astier a dit un jour à son neveu Jean-Bernard : ″C’est de Gaulle qui a donné le feu vert.″ » Or, si, comme nous l’avons vu, l’abbé était présent chez les d’Astier, le soir du 23, pourquoi n’a-t-il pas rapporté la confidence de Jean-Bernard, pourtant bien datée et circonstanciée, comme le fera Mario en 1975, plutôt qu’une confidence non datée et non circonstanciée dont l’auteur n’est même pas précisé ? À supposer que cette dernière confidence fût authentique, l’a-t-il préférée, parce qu’elle émanait plus directement de François d’Astier, en faisant l’économie d’un intermédiaire, celui de son frère Henri ? Ou bien l’omission de l’intermédiaire Henri d’Astier ne lui était-elle pas préférable, dans la mesure où elle lui permettait de ne pas paraître impliqué, conformément à l’attitude minimaliste dont Biaggi a rapporté à Alain Decaux qu’elle fut la sienne après la guerre : « Sa qualité d’ecclésiastique faisait qu’il ne tenait nullement à évoquer son rôle. Il savait que celui-ci pouvait être critiqué par ses supérieurs. Il suppliait même ses amis de passer ce rôle sous silence, voire d’en nier la réalité. » (Morts pour Vichy, p. 77) Ainsi, parce qu’il n’aurait pas souhaité évoquer son propre rôle, il ne se serait pas risqué à évoquer celui d’Henri d’Astier. Mais on peut pousser encore plus loin l’hypothèse : son rôle fut-il bien celui d’un fidèle exécutant d’une consigne transmise de Londres par François d’Astier ? N’a-t-il pas plutôt cherché à la contrecarrer, conformément, d’ailleurs, à ce qu’il laisse paraître dans le reste de son interview à L’Aurore (question que nous traiterons dans notre avant-dernier chapitre), auquel cas il n’aurait d’autant plus pas été disposé à évoquer ce que fut son rôle auprès des d’Astier, en la seconde quinzaine de décembre 1942 ? (Du coup, son affirmation : « Je crois savoir maintenant d’où vint le grand signal. Londres avait ses propres plans » relèverait d’une précaution oratoire, d’une ruse, visant à faire croire qu’il n’avait pas été mis au courant de l’intention gaulliste, à l’époque.) Bien plus, le motif mentionné par Biaggi pourrait n’avoir été qu’un prétexte, comme pourrait l’étayer un autre témoignage recueilli par Decaux, en 1980. Selon ce témoignage, lors d’un repas d’anciens résistants organisé, en 1946, par le maire de Nouvion-en-Thiérache, dont l’abbé Cordier était alors le curé, ce dernier a raconté comment le comte a déclaré qu’il fallait éliminer Darlan, le faire disparaître, et comment lui-même avait remis le revolver à Bonnier. Il n’y avait que quatre participants au repas, dont deux vivaient encore en 1980, parmi lesquels le témoin qui s’est confié, par lettre, à Decaux et la veuve du maire, âgée de 82 ans, que le témoin prétend citer abondamment, à l’appui de son propre témoignage (cf. p. 82-83).
En février 1988, à la question que lui pose Arnaud de Chantérac de savoir s’il a « donné l’ordre d’assassiner Darlan », le comte répond : « Non, mais il se peut que dans un moment d’exaspération, j’ai dit : il faut tuer Darlan. » (Réplique à l’amiral de Gaulle, p. 335) Il est à noter que Chantérac ne rapporte pas cette confidence, dans son étude de fond publiée en 1995, mais dans un article publié en 2004, qui, du reste, ne précise pas le moment où le comte aurait ainsi parlé, sous le coup de l’exaspération, même s’il semble bien indiquer que ce fut dans le cadre de la visite du général d’Astier au domicile de son frère (cf. infra). Le fait qu’elle ne figure pas dans l’étude pourrait s’expliquer, outre par l’incertitude qu’elle énonce, par le redoublement de cette incertitude, chez le questionneur, quant à savoir quand le comte aurait ainsi exprimé son exaspération, ce que, pour une raison quelconque (conditions de l’entretien, déférence…), il pourrait n’avoir pas insisté à lui faire préciser : outre que cela pourrait avoir été le matin du 21, nonobstant le témoignage de Louise d’Astier parlant d’un comte ayant lancé, ce matin-là, son ordre, avec tranchant et aplomb, n’est pas exclue l’hypothèse que cela aurait été, les jours suivant la visite de François d’Astier, au détour d’une conversation semi-exploratoire et tâtonnante avec des proches, lors de laquelle diverses pistes d’action ont pu être soumises à l’appréciation des participants, conversation d’une portée bien moindre qu’une réponse faite à un émissaire venue la requérir. Remarquons aussi que le comte pourrait avoir fait sa déclaration à Chantérac, afin de ménager le clan gaulliste, en calmant subtilement le jeu : paraître concéder quelque chose, tout en pouvant paraître ne pas le faire... À l’appui, il y avait eu son démenti indigné fait à Jacques Chancel, huit ans plus tôt, comme nous le verrons. Si le comte de Paris a pu donner son accord, en ayant, qui plus est, dû passer pour celui qui a joué le rôle décisif – celui du décisionnaire – les indices sont nombreux, comme nous avons déjà commencé à le voir, que cet accord et le recrutement ultérieur de l’assassin, censément dans et par les rangs royalistes, auraient été l’aboutissement d’un processus d’élimination de l’amiral dans lequel le prétendant au trône aurait été utilisé, manœuvré – ayant certes été bien décidé, de lui-même et depuis longtemps, à jouer un rôle politique majeur (en 1938, il avait enfreint la loi d’exil, en se rendant en métropole, pour y tenir une conférence de presse, dans laquelle il proposait de devenir l’arbitre de la vie politique). La touche finale pourrait avoir été sa rencontre, pendant plus de deux heures, seul à seul, le 19 décembre, à partir de 21 heures, avec le général d’Astier, au domicile de son frère, Henri d’Astier, chez qui logeait le prince, depuis deux jours. Si l’on en croit Mario Faivre citant l’abbé Cordier – autre locataire du lieu et adjoint du propriétaire, au point d’être ou de passer pour le recruteur et l’instructeur ultimes de Bonnier – François d’Astier, avant de s’isoler avec le comte, s’était présenté à son frère comme « spécialement mandaté [par le général De Gaulle] pour traiter avec le prince » (probablement se présente-t-il ainsi, non pas tant à l’adresse de son frère, qu’il avait déjà rencontré, à l'hôtel Aletti, quelques heures auparavant, ni même à l’adresse de Cordier, de Marc Jacquet et d’Alfred Pose, qui sont présents, et que Henri avait sans doute déjà mis dans la confidence de la nature de la visite, mais bien à l’adresse du comte) ; affirmation de Faivre nullement incompatible avec le fait que, au dire du comte, pendant la rencontre, François d’Astier « veillait, avant tout, à ne pas engager le Général » sur la question de l’élimination de Darlan (témoignage du comte qui peut suggérer beaucoup, concernant la tournure et le but de la visite, et sur lequel nous ne pourrons que revenir). Selon Faivre, qui cite, cette fois, un témoignage de l’épouse d’Henri d’Astier (similaire à celui que recueillera d’elle Alain Decaux), au lendemain de cette rencontre, le comte déclare à Henri d’Astier et à l’abbé Cordier : « J’ai maintenant la certitude que Darlan est un traître. Son maintien au pouvoir empêche toute solution. Je vous donne l’ordre de l’éliminer sans délai (…) par tous les moyens ». Jacques Teissier, qui appartenait au réseau d’Henri d’Astier et qui rencontre ce dernier, quarante-huit heures avant l’assassinat, rapporte : « Il semblerait que le général François d’Astier de la Vigerie, venu tout spécialement de Londres, se soit, à ce moment-là, entretenu avec le comte de Paris et lui ait fait comprendre que cette opération était nécessaire et surtout bénéfique concernant son avenir. C’est la raison pour laquelle je crois, et j’en suis même certain, que le comte de Paris a en quelque sorte donné le ″feu vert″ ». Précisons que, selon Charles De Gaulle, l’ordre de mission du général d’Astier consistait à : « a) étudier la situation en Afrique du Nord, à tous points de vue ; b) en informer directement et personnellement le général de Gaulle ; c) éventuellement proposer au général de Gaulle toutes mesures d’ensemble ou de détails propres à hâter l’union dans l’effort de guerre des territoires français d’outre-mer en liaison avec la résistance nationale et en coopération avec tous les alliés. » (cité par Geoffroy d’Astier, p. 132 – p. 176, pour Teissier).
Avant même la visite de son émissaire à Alger, De Gaulle était au courant du complot qui s’y tramait, comme le prouve un télégramme que lui envoyait, du Caire, le 15 décembre 1942, le général Catroux, le haut-commissaire de la « France libre » au Levant depuis l’été 1941. Dans ce message intitulé « Pour général de Gaulle – Secret le plus absolu », Catroux écrit : « Il m’a été affirmé à Gibraltar que [Henri] d’Astier de la Vigerie qui serait auprès de Darlan aurait à vous proposer une combinaison susceptible d’écarter l’amiral et de réaliser une coordination. Un télégramme par voie anglaise aurait demandé une rencontre avec d’Astier à Gibraltar. Êtes-vous au courant ? » Le télégramme a été annoté de la main du chef de cabinet de De Gaulle : « Réponse faite par le général : oui ». S’il n’est pas fait explicitement mention d’une élimination physique de l’amiral, on se souviendra que, selon un témoin bien placé, un haut-cadre de la banque de Pose, dans les jours suivant l’arrivée du comte de Paris à Alger, le 10 décembre, d’Astier et Jacquet parlaient, entre eux, de « supprimer l’amiral par un moyen quelconque ». Selon Geoffroy d’Astier, l’informateur de Catroux n’était autre que le général Béthouart, commandant la division de Casablanca et adjoint de Giraud, que le haut-commissaire de De Gaulle avait, en effet, rencontré, à Gibraltar, la veille de l’envoi de son message, et qui, de son côté, dans un message envoyé à De Gaulle, le 7 décembre, l’avait averti d’une « communication urgente » qu’Henri d’Astier souhaitait lui faire. Or, le lendemain, le 8, De Gaulle écrivait à Churchill qu’il souhaitait envoyer à Alger le frère d’Henri, dont on peut penser qu’il le jugeait à même de communiquer au mieux avec son frère. Les défenseurs de De Gaulle pourront avancer que le message de Catroux a pu être annoté après le 23, date du retour de François d’Astier à Londres, l’émissaire ayant eu alors rapporté la confirmation que venait de lui communiquer son frère. Auparavant, De Gaulle aurait eu demandé que l’on attende ce retour pour donner une réponse. Pourtant, outre qu’un télégramme est fait pour recevoir au plus tôt une réponse (quitte à ce que cette réponse soit complétée ou corrigée par une autre, quelques heures ou jours plus tard), il est important de remarquer que, à la mi-décembre, Catroux n’était pas encore missionné par De Gaulle pour mener des négociations entre Alger et Londres, comme il le sera au semestre suivant, et qu’il n’avait donc aucune raison impérieuse d’être entré dans la confidence d’un complot qui pouvait être monté depuis déjà plusieurs mois ou semaines (On remarque, d’ailleurs, qu’il ne semble même pas en mesure de garantir la présence d’Henri d’Astier dans le gouvernement de l’amiral – quoique l’usage du conditionnel puisse être un procédé rhétorique visant à tenir à distance un fait gênant)… Au contraire, une fois entré dans la confidence – fût-ce de manière fortuite, en tout cas non décidée par De Gaulle, comme cela semble avoir été le cas – il pouvait devenir l’émissaire de ce dernier à Alger… Au demeurant, indépendamment de la réponse qu’a pu ou non faire De Gaulle à son message, c’est un fait – constitué par le message lui-même, qui plus est étayé par celui antérieur de Béthouart – que, avant le départ du général d’Astier pour Alger, celui qui envoie ce dernier est mis au courant du complot ou d’une rumeur de complot qui y est ourdi par Henri d’Astier ; or, trois jours après la réception du message, De Gaulle signe l’ordre de Mission de François d’Astier, mission dont nous avons certes vu qu’il avait prévu de la lui confier, depuis au moins dix jours, sinon seize. En somme, le télégramme de Catroux, retrouvé, au début des années 1980, dans les archives parisiennes du Ministère français des Affaires étrangères, par l’historien allemand Elmar Krautkramer, a tout l’air de ces pièces rarissimes qui, dans les affaires sensibles soumises à un contrôle et un tri intenses, parviennent à passer entre les mailles du filet… à moins qu’on ne les y ait aidées…
En 1979, le comte déclare, dans ses mémoires : « Mon tempérament, tout au long de mon existence, m’a tenu éloigné des illégalités et des actes de violence. En outre, le simple bon sens aurait interdit, à cette date, même à un exalté qui se serait trouvé à ma place, de comploter et de réaliser l’assassinat de l’Amiral. Je savais, en effet, en sortant de ma conversation avec Murphy, le 21 décembre, que l’élimination de Darlan n’ouvrait pas, aux yeux des Américains, la voie à une solution qui me concernât. » (Mémoires d’exil et de combats, p. 219) (Précisons que Murphy n’était pas défavorable à ce que le pouvoir soit transmis au prince, cependant que, pour ne pas se déjuger, il n’insistait pas à faire valoir son opinion auprès de Roosevelt, tellement, jusque-là, il avait insisté à lui faire admettre Darlan). L’année suivante, le comte déclare à Jacques Chancel, dans une interview télévisée : « C’est une phrase horrible et terrible. Celle qui ordonne la mort d’un homme. Je ne l’ai jamais prononcée. » Ces deux déclarations éclairent celle faite à Chantérac, en 1988, autant qu’elles sont éclairées par elle. Pourquoi le comte, qui, à la suite d’une première rencontre – depuis la venue au pouvoir de Darlan – avec Alfred Pose, à Rabat, fin novembre, avait accepté de s’engager sur la voie d’un complot ne visant, à ses yeux, qu’à faire démissionner l’amiral Darlan, afin de le remplacer, devient-il soudain, dans une certaine mesure (l’idée ne venant pas de lui), partisan ou, à tout le moins, soutien de son élimination physique ? (Précisons que, selon Marc Jacquet, qui affirme avoir été à son origine, la rencontre entre le directeur de la BNCIA et le comte eut lieu, « aux environs du 19 novembre », son témoignage étant confirmé par l’épouse du comte : « Tout a commencé un 19 novembre (…) Pose et d’autres messieurs sont venus le voir [à Larache]. Ils se sont enfermés dans le salon. » – cité par Meylan, p. 261 – messieurs parmi lesquels, notons-le, pourraient avoir figuré, outre Jacquet, Pierre Boutang, auquel Pose avait sans doute déjà confié, comme Boutang rapporte qu’il le fit, ses projets de changement de pouvoir à Alger, cependant que la date, et même le lieu, où auraient été faites ces confidences, demeurent incertains : si la date reste très incertaine, Giocanti penche pour Larache, alors que David Foubert affirme que ce fut à Rabat ; rappelons, cependant, que Pose se trouvait en métropole, dans les mois précédant le débarquement jusqu’au 6 novembre, métropole où, en août, Boutang fut, selon sa belle-mère Yvonne Canque – s’exprimant, à l’époque, dans une lettre à une amie postée en métropole – envoyé pour « une mission de 45 jours à lui confiée par le général Noguès », nom de Noguès qui, selon Giocanti, pourrait en avoir caché un autre : « un nom comme ″Rigault″, ″d’Astier″ ou celui du comte de Paris » (cf. Pierre Boutang, p. 100-101, Dossiers H, p. 427), puisque la mission a tout l’air d’avoir été secrète, Boutang n’ayant parlé de ce séjour en métropole dans aucune de ses œuvres et Noguès ayant eu probablement utilisé des canaux plus ordinaires si la mission n’avait pas été de cette nature. L’hypothèse du comte de Paris n’est, du reste, pas la moins probable, puisque, le 8 août, celui-ci revenait par avion, à Rabat, de sa visite à Pétain et à Laval à Vichy, le jour-même où Boutang (dont on rappelle qu’il résidait à Rabat) gagne Casablanca pour y prendre le bateau à destination de Marseille. Selon une confidence faite à Xavier Walter par le fils héritier du comte, Henri, son père venait de rapporter « des papiers importants, relatifs à des personnes susceptibles d’être inquiétées : ils lui avaient été confiés par Gabriel Le Roy Ladurie » (un proche de Darlan, directeur de la banque Worms, qui, en mai 1940, l’avait hébergé, à Paris, avant son entrée dans la Légion étrangère) (p. 439). De quelle nature pourrait avoir été la mission de Boutang : salvatrice ? conciliatrice ? préparatrice ? voire réparatrice ? si l’on en juge à l’impression de « faute politique » que, selon Walter, avait laissée la visite du comte à Vichy chez ceux qui en avait eu connaissance. Après l’échec du comte à Vichy, s’agissait-il de relancer la propagande et d’en renforcer les moyens, par une rencontre avec Maurras, qui eut lieu et qui, à la demande de celui-ci, en entraîna une autre avec Brasillach, en vue de le faire revenir à la rédaction de L’Action française – ce que Brasillach refusa. Quoi qu’il en soit, Giocanti a raison de trouver étrange que Yvonne Canque eût été informée par son gendre d’une mission secrète qui venait de lui être confiée et qu’elle en eût ensuite parlé avec précision dans une lettre qui risquait d’être espionnée, cependant qu’elle ne reçut sa visite que trois semaines après son arrivée en métropole, à une date où la mission pouvait être terminée et le motif invoqué – qu’il fût vrai ou faux – sans grande conséquence. Des indices laissés, bien plus tard, par Boutang dans un carnet le montrent parcourant le Massif central. Il a rencontré, notamment, outre Maurras et Brasillach, Adrien Benveniste, qui avait été témoin à son mariage et œuvrait à la tête d’une filière d’enfants juifs à Marseille (il mourra en mission, en 1944 – peut-être était-il mentionné dans les papiers rapportés par le comte de Paris), puis, fin août et début septembre, rendra visite à sa belle-mère et à Gabriel Marcel, avant de regagner Casablanca. – Pour en revenir aux visites faites au comte, à l’automne, selon ce dernier, qui ne parle pas de visite à la date du 19 novembre, Marc Jacquet lui rendit visite, de la part de Pose, le 20, puis, une nouvelle fois, « quelques jours plus tard » : selon Geffroy d’Astier, le 26, et cette fois en compagnie de Pose, les deux banquiers arrivant d’Alger – présence de Pose à l’une ou l’autre de ces rencontres qui n’est pas mentionnée par le comte – cf. Mémoires, p. 191 et 195, Walter, Un roi pour la France, p. 451, G. d’Astier, L’exécution de Darlan, p. 93, Giocanti, p. 106-109, Pierre Boutang, Les Dossiers H, p. 114 – Chantérac penche pour la version de Jacquet, entre autres au motif qu’elle serait corroborée par une publication royaliste de l’époque destinée au proche entourage du comte et dirigée par un proche conseiller du prince, Henri Billecocq, découverte par Coutau-Bégarie et Huan, lesquels, pourtant, n’en ont pas fait une lecture qui leur aurait permis d’infirmer la version du comte – cf. L’assassinat de Darlan, p. 186, et Darlan, p. 696) Le 20 décembre, il est probable que, pressé par l’émissaire venu de Londres, et alors que Murphy ne lui a pas encore signifié l’opposition du président Roosevelt à l’instauration d’un pouvoir monarchique (décalage entre la visite du général d’Astier et celle de Murphy dont il ne tient pas compte dans ses mémoires, ce qui lui permet d’insinuer que, s’il a pu donner son accord, l’ordre n’était, de toutes façons, pas de son fait, puisqu’il n’allait en rien lui servir), il considère soudain pouvoir obtenir un gros avantage et/ou pouvoir faire obtenir un gros avantage à la France, en optant pour cette élimination. En se rangeant à cette élimination – que, bien sûr, les gaullistes lui laissent le soin d’annoncer à son entourage, comme ayant été décidé par lui – il montre des gages à ces derniers, en leur signifiant, d’une part, qu’ils peuvent le tenir pour être à leur service (les gaullistes ayant, bien sûr, en tête de lui faire jouer un rôle pacificateur et fédérateur, en attendant la venue de leur chef au pouvoir, à Alger même), et, d’autre part, en leur signifiant que, en contrepartie, ils se trouvent eux-mêmes impliqués à son propre service, du fait de leur intérêt commun momentané. Tant qu’il sera au pouvoir, le comte ne pourra pas être combattu depuis Londres, quitte à ce que cette tranquillité soit celle d’une période où il proposera, par référendum, le rétablissement de la royauté ou, plus sûrement, l’extension préalable de son pouvoir sur la France entière… En somme, en acceptant ce que, dans l’immédiat, les gaullistes souhaitent, il les double, les coiffe, en s’apprêtant à leur signifier que c’est lui qui a la main. Mais c’était sans compter sur la détermination de Roosevelt (dont il n’était pas encore informé) à ne pas permettre l’instauration d’un pouvoir monarchique en France, et sans compter sur celle soudaine du général Giraud à prendre résolument la succession de Darlan (Darlan dont le général déclarera, dans son ouvrage Un seul but : la victoire, p. 72, que sa présence l’avait « beaucoup gêné », aux alentours du 10 novembre). Ce dernier ôte ainsi toutes illusions au comte, notamment, de façon déclarée, lorsqu’il le reçoit, en fin de matinée du 26 décembre, en le plaçant devant l’alternative de gagner le front, pour s’y faire une renommée, ou de regagner Larache, pour s’y faire oublier, tout en l’assurant que le royalisme n’était pas étranger à ses convictions et ses sentiments profonds.
Si les commanditaires de l’assassinat étaient à Londres, pourquoi, dès lors, vraiment s’étonner que l’envoyé du gouvernement britannique, Harold MacMillan, ami personnel de Winston Churchill, qui arrive, au début de janvier, à Alger, pour s’y installer, avec le titre de « ministre résident », ait comme première préoccupation – à laquelle il ne renoncera jamais – que le procès aille à son terme, et, d’abord, pour cela, que l’instruction soit relancée – ce qu’elle sera, le soir du 9, par le juge militaire Voituriez, arrivé de Casablanca, dans l’après-midi. Dès le 11 décembre, Churchill avait annoncé à Roosevelt qu’il comptait faire de MacMillan le pendant britannique de Murphy ; ce que Roosevelt avait trouvé judicieux, à la condition que le statut des deux hommes soit rigoureusement identique : celui de conseiller aux affaires civiles. Trois semaines plus tard, MacMillan est en poste et déclare que le gouvernement britannique est injustement mis en cause et qu’il importe que les soupçons infondés soient effacés. Très tôt, son allié étasunien avait soupçonné que des services secrets étaient impliqués dans l’assassinat. Il avait mis la pression sur le haut-commissaire-adjoint Bergeret et sur le nouveau haut-commissaire Giraud pour que la lumière soit faite. Ceux-ci avaient alors immédiatement soupçonné que la visite du général François d’Astier, deux jours avant l’attentat, y était pour quelque chose, et en avait déduit que l’Intelligence Service était impliquée (comme l’avait immédiatement pensé le capitaine Hourcade, l’officier d’ordonnance de l’amiral, blessé dans l’attentat), puis en avaient informé les autorités étasuniennes, en les confortant, du même coup, dans leur impression dominante. Claude Paillat fait observer que, « lors de la messe de minuit [qui avait été avancée à 17 heures, en prévision d’éventuels bombardements nocturnes allemands], on n'est pas sans remarquer une vive tension entre les Anglais et les Américains. Les uns arrêtent les autres. » (p. 154) Selon Bergeret, l’exécution rapide de Bonnier, après que ses aveux avaient été recueillis, avait visé à rassurer les Américains, en les assurant de la volonté française de ne pas laisser l’assassinat impuni. Le haut-commissariat – dont la présidence est d’abord vacante, puis rapidement pourvue, le surlendemain de l’assassinat – vivait alors dans la crainte paradoxale d’être ou bien lâché par la puissance dominante du moment, qui, par les accords conclus entre Darlan et Clark, le 22 novembre, reconnaissait sa légalité et garantissait son maintien, ou bien, au contraire, que de puissance de libération, celle-ci n’en vienne à se transformer en puissance d’occupation pure et simple (cf. le compte-rendu de Giraud à Voituriez, p. 233-234, et Henri Michel, p. 391). Lorsque, début janvier, Eisenhower dépêche le général Bedell-Smith auprès de Bergeret pour l’inciter à enquêter du côté de l’Intelligence Service, il lui demande de bien préciser au nouveau haut-commissaire qu’il démissionnera du commandement interallié, si la demande n’est pas suivie d’effet (cf. Lettre de Bergeret à Alain Darlan du 30 mars 1952 – L’amiral Darlan parle, p. 253 ; Ordioni, Tout commence à Alger, p. 539) ; menace qui pouvait n’être que la partie émergée de l’iceberg, valable dans un premier temps, l’autre partie pouvant se révéler être, dans un second temps, la prise en main dictatoriale du territoire, à laquelle les Anglais, paradoxalement, pouvaient être en droit d’avoir part, puisqu’étant dans la place, à titre d’alliés des Américains, et même, dans l’Algérois, trois fois plus nombreux qu’eux à avoir débarqué. La mise en cause du gouvernement britannique est donc, par-dessus tout, le fait de son allié étasunien, qui, lui aussi, notamment par la voix d’Eisenhower, demandera, en janvier, que le second procès, instruit par le juge Voituriez, ait lieu, comme il avait demandé que le procès de Bonnier eût lieu.
En ce même début de janvier, comme s’il lâchait du lest, un membre important des services secrets britanniques, déjeunant, à Alger, chez le président de l’agence d’information France-Afrique (sur le point de fusionner avec l’Agence Française d’Information de Pierre Bourdan, comme nous l’avons vu) reconnaît qu’Henri d’Astier et l’abbé Cordier appartiennent à un réseau britannique et que leur inculpation est justifiée par des « documents accablants » fournis par l’Intelligence Service, tout en certifiant qu’ils ont désobéi, en commettant le crime dont ils sont inculpés (Bien que partisan d’un journalisme impartial et distant – engagement que confirme, d’ailleurs, Ordioni, qui, à son propos, au moment des procès gaullistes d’épuration de 1943-1944, parle de l’« héroïque impartialité » de ses comptes-rendus d’audience – Tout commence à Alger, p. 651 – celui chez qui il déjeune, Paul-Louis Bret, n’en témoigne pas moins, dans ses Mémoires, avoir été, à l’automne 1942, proche et au service du gaullisme : le 9 décembre, Pose avait pensé l’envoyer à Londres pour demander à De Gaulle son accord sur la venue au pouvoir du comte, mission qu’il refusa d’accomplir, au seul motif qu’il la pensait être « d’avance vouée à l’échec », ne voyant pas « le Général de Gaulle participer à une opération qui lui aliénerait une bonne partie des troupes » ; le 20, on le retrouve dînant avec Joxe et Pose, tous heureux d’apprendre que le général Bergeret était désormais convaincu de l’impossibilité pour Darlan de se maintenir au pouvoir : « sous le coup de l’exaspération que me cause Darlan, je voyais dans le Général [De Gaulle] le seul recours » ; enfin, la façon dont il rapporte la confrontation entre De Gaulle et Darlan est loin d’être impartiale : ainsi présente-t-il comme « une insulte aux Gaullistes » une déclaration radiophonique de l’amiral, le 27 novembre, selon laquelle « l’Afrique est le seul point du monde où notre drapeau flotte librement… », faisant ainsi clairement allusion à l’irréversibilité libératrice de la présence alliée notamment étasunienne, type de déclaration pourtant d’une grande banalité chez les gaullistes, à propos des terres de l’Empire qu’ils contrôlent – cf. Au feu des événements, p. 339, 344-345, 348 et 352). La demande anglaise d’un procès semble surtout déterminée par la grande résolution des Américains à y voir clair et à subordonner la continuité de leur présence militaire en Afrique du Nord au blanchiment de leur allié. Pour autant, MacMillan est l’un des ministres de Churchill les plus favorables à De Gaulle, et même l’un des plus attentionnés à son égard. A priori, il n’est donc pas exclu qu’il cherche à le protéger, dans une affaire criminelle où les Britanniques n’auraient eu qu’un rôle secondaire : il escamoterait habilement le premier rôle, en s’en tenant ardemment à traiter l’hypothèse de l’implication britannique, qu’il saurait inconsistante, du moins impossible à étayer pleinement. Dans le semestre qui s’ouvre, De Gaulle ne va pourtant pas cesser de perdre du crédit, dans l’opinion de Churchill. La presse britannique va se montrer majoritairement très indisposée par le meurtre de l’amiral qui reste non élucidé (Si des inculpations et des emprisonnements ont eu lieu, dès la fin de décembre, au début de février, Giraud signe le refus de poursuivre l’information, et se retient même, de justesse, sous la pression anglosaxonne et devant la réticence du juge Voituriez à annuler les motifs d’inculpation qu’il avait pu réunir, de signer un non-lieu général). Alain de Sérigny éclaire, d’un trait, une scène algéroise dont le centre le plus manifeste se trouvait être le restaurant prisé de d’Astier et Cordier : « [On] vivait, papotait et conspirait au ″Paris″, sorte de souricière où défilaient quantité de gens à la mine patibulaire. Dans cette potinière et dans les cercles de presse se développaient des récits véridiques et des légendes qui faisaient ensuite le tour de la ville. À Londres, le Times, alerté par les rapports de ses correspondants d’Alger, reconnaissait les dangers de cette situation explosive. Il concluait à la nécessité pour les Français et les chefs des nations alliées de connaître les circonstances de l’assassinat de l’amiral. » (Echos d’Alger, p. 162) Cette même presse britannique se lancera dans une campagne pro-giraudiste, lorsque, fin avril, dans la foulée de l’envoi de son mémorandum à De Gaulle et de la réponse du CNF (sujet sur lequel nous reviendrons), le commandant en chef civil et militaire – anciennement haut-commissaire – adressera son programme au chef du Comité national français et de la France combattante, dont les modalités de son arrivée à Alger ne sont pas encore fixées, ni même l’arrivée acquise, programme qui prévoit l’extension de son pouvoir, à lui, Giraud, appuyé sur les Conseils généraux, à la France entière (cf. Ordioni, Tout commence à Alger, p. 543-545 et 572, Un seul but la victoire, p. 140-152). Aussi, la façon dont Giraud, qui dispose, désormais, de nombreux et gros atouts, va progressivement céder ou se laisser déborder par les Français de Londres dévoués à De Gaulle, en est d’autant plus étonnante. Son manque d’attrait et de disposition pour les affaires de politique intérieure ne peut suffire à l’expliquer. Pas plus que son souci que soit garantie l’unité nationale, en vue de la victoire sur l’Allemagne… quand on sait que c’est l’argument dont use son adversaire, tout en éliminant systématiquement tous ceux qui ne se rallient pas à lui (Le colonel Rémy reconnaîtra avoir donné la mission à ses agents d’éliminer physiquement tous les giraudistes rencontrés en métropole – cf. Le livre du courage et de la peur, II, p. 14, cité par Giocanti, p. 109)… à moins, précisément, d’admettre qu’en cédant à celui qui, en la matière, a un comportement outré, il évite d’envenimer la situation, en privilégiant le seul objectif militaire de la victoire sur l’Allemagne, ce que certains – censés être à la pointe de la dénonciation du collaborationnisme – lui ont étrangement reproché, sans paraître voir que la réalisation d’un tel objectif impliquait qu’elle ne soit pas minée par des dissensions politiques à l’arrière du front, autrement dit impliquait précisément et principalement la prise en compte de l’intérêt général.
Il reste que la déroute politique de Giraud pourrait avoir procédé, avant tout, de ce que lui et son principal adjoint, le général Bergeret, auront fini de découvrir, en prenant connaissance des dossiers de la deuxième instruction, conduite par le juge Voituriez, après celle rudimentaire conduite par le juge Rondreux ; dossiers qui étaient exclusivement destinés à Giraud et Bergeret (le premier n’en prendra connaissance qu’à son retour de la conférence d’Anfa, le 23 janvier), et dossiers qui ont, depuis, disparu : l’un était intitulé « Meurtre de l’amiral Darlan » et un autre « Complots ». Ces dossiers reprenaient et complétaient quasi certainement les renseignements que le commandant Castaing, le chef du renseignement du Corps franc d’Afrique, avaient recueillis et transmis au général Giraud, dès le 28 décembre, et sur la base desquels, selon le capitaine Harry Butcher, l’aide de camp d’Eisenhower, et selon Anthony Cave Brown, que cite Chantérac, « le général confia à Murphy que les services secrets français avaient découvert une organisation d’assassinat à Alger, et qu’ils étaient amenés à croire que les services secrets britanniques la soutenaient. Les trois premiers noms sur la liste des ″morts″ étaient lui-même [Giraud], le général Bergeret et Murphy. Eisenhower en parla à l’amiral Cunningham (…) qui prévint le premier lord de l’Amirauté à Londres, sir Dudley Pound. » (L’assassinat de Darlan, p. 249 – cf. Butcher, p. 235, Cave Brown, p. 450) (Noguès déclara à Ordioni avoir été lui aussi sur la liste – cf. Tout commence à Alger, p. 492 ; cf. Tompkins, p. 204, Melton, p. 273) Cunningham, qui se montrait sincèrement offusqué et attristé de l’origine britannique de l’assassinat, suspecta aussitôt Anthony Eden d’avoir été le commanditaire, avant que Churchill ne lui demande de se taire. On ne se trompera pas, en pensant que les suites de cet épisode furent ce que nous disions, au début du présent paragraphe. Au demeurant, le contenu des dossiers aura terrifié les deux généraux français, loin donc de pouvoir justifier – sans non plus pouvoir l’infirmer – la remarque de Geoffroy d’Astier : « Il est évident que s’ils avaient trouvé la moindre preuve de l’implication de De Gaulle dans le meurtre de Darlan, Bergeret et Giraud n’auraient pas manqué de s’en saisir pour éliminer un rival gênant. » (ibid., p. 237-238) Déjà, le 25 décembre, à son retour précipité du front tunisien, au terme d’un trajet de quatorze heures en voiture et d’une heure en avion, commencé à minuit, et sans doute après sa rencontre avec Bergeret, qui est venu l’accueillir à l’aérodrome et qui l’informe de la situation, Giraud avait manifesté une vive conscience de la menace, devant Van Hecke, comme celui-ci le raconte : « Le général était dans un état de surexcitation extraordinaire : ″Vous vous rendez compte, Van Hecke, les gaullistes ont tué Darlan. Demain ils me tueront ; ils assassineront aussi Murphy. Je le sais, il existe un complot. De Gaulle veut éliminer tout le monde pour prendre la place. Je m’y opposerai de toutes mes forces.″ » (cité par Chantérac, ibid., p. 342). Plus tard, en fin de journée, recevant Joxe dans son bureau, il lui lance : « Ainsi, on conspire, c’est du propre. Vous voulez m’abattre comme un chien, comme Darlan ! Toutes les preuves sont réunies là, dans mon tiroir. » (Victoires sur la nuit, p. 75) De fait, dans la soirée, quelques heures seulement après son atterrissage, la BBC émettait le message codé « Achetez un âne rouge », qui, selon le code laissé par le général d’Astier, signifiait : « Liberté d’action », et qu’un témoin anonyme engagé dans l’action gaulliste en Afrique du Nord commente ainsi : « Enfin, c’est ce que nous espérions. Il faut en finir avec l’équivoque Giraud » (La bataille d’Alger pour la république, p. 75-76 – cf. Chamine, p. 532, Faivre, ch. IV, Ordioni, Le secret de Darlan, p. XXVI, Chantérac, p. 255 – Chantérac qui comprend le témoignage anonyme comme signifiant que le message a été émis au début de janvier, ce qui n’est pas l’information que Faivre dit avoir reçu d’Henri d’Astier, lorsqu’il lui rend visite à son domicile, le 26 : « Le 25 décembre, au cours d’une émission de la soirée, la radio de Londres a lancé ce message pour Alger : ″Achetez un âne rouge.″ Selon les codes remis par mon frère à Capitant cela signifie : Liberté d’action contre Giraud. » Selon Ordioni, un tel message avait été envoyé, le 23, et autorisait donc l’action contre Darlan !). Plus tard, la pression retombée, le général pourra écrire posément, dans ses Mémoires : « Je n’ai méconnu, dès le début, aucun des dangers qui me menaçaient personnellement, connaissant parfaitement le caractère de mon interlocuteur et ses ambitions. J'ai estimé que de mesquines préoccupations d'amour-propre n'avaient rien à voir avec les intérêts supérieurs de la France et j'ai fait venir le général de Gaulle à Alger. Il m’en a chassé onze mois plus tard. » Paradoxalement, il n’en affirme pas moins, plus loin, à propos de la tentative d’assassinat dont il aura été victime, à l’été 1944 : « Ce n’est certes pas le général de Gaulle qui est l’instigateur de pareils procédés. Il est au-dessus de cela. » (Un seul but, la victoire, p. 133 et 325). Le propos n’étant manifestement pas ironique, il est d’autant plus facile de lui opposer que c’est justement parce que De Gaulle est au-dessus de ce que peuvent faire ses services qu’il lui revient de le surveiller, de le superviser. Dans une lettre à Mario Faivre, en 1975, le général Béthouart émettra un avis similaire : « Le connaissant bien, je le juge absolument incapable de patronner un crime politique. » (lettre reproduite intégralement par J.-B. d’Astier, dans Qui a tué Darlan ?, p. 69). Pour autant, tout dépend de ce que l’on met sous le terme « patronner », puisque, en matière d’élimination ciblée, des sources font état d’un De Gaulle ayant délégué le pouvoir de décision aux services spéciaux (à l’époque, le BCRA, dirigé par Soustelle), normalement chargés de la seule exécution.
Selon Pierre Péan, qui s’exprime en 1993, « un document toujours secret, établi par la D.S.T. le 2 août 1945, révèle que le général Giraud ne baissa pas les bras après avoir été évincé par de Gaulle du gouvernement provisoire (…) Après son limogeage, les activités de Giraud se firent ″de plus en plus occultes″ (…) il est convaincu que gaullistes et communistes ont partie liée – il met toute son énergie à lutter contre de Gaulle. » À cette fin, il entre en contact avec deux organisations étroitement liées, le réseau de Paul Dungler et l’OSS (Office of strategic services – l’ancêtre de la CIA), créé à la fin du printemps 1942 et dont le bureau français est basé à Alger, deux organisations qui sont en contact avec la résistance antinazie des milieux nationaux conservateurs allemands, très présents dans les rangs de l’Abwehr (le renseignement militaire), avec lesquels ils cherchent à négocier une sortie de guerre de laquelle communistes et gaullistes seraient tenus à l’écart (Le mystérieux Docteur Martin, p. 373-390). Giraud a cherché à missionner Dungler auprès de Pétain, pour que celui-ci le rappelle en métropole et lui confie le commandement de la libération du pays, en lui permettant de fédérer autour de lui l’ensemble des Français, avec l’appui des Américains. Mais Dungler, qui n’a pas grande confiance en Giraud, n’hésite pas, parallèlement, à faire part du projet à De Gaulle, lors d’une visite à Londres. La défiance et la détestation des gaullistes envers tous ceux qui n’acceptent pas le ralliement à leur cause s’en trouvent décuplées et toutes les tentatives de communication entre la résistance antinazie et anticommuniste métropolitaine et celle similaire algérienne est alors sabotée. Bien que destinée à rester secrète, la note de la DST est-elle un document visant à relativiser la tentative d’assassinat de Giraud, onze mois plus tôt, en présentant celui-ci comme un factieux invétéré ? Ou est-elle un document visant à empêcher toute entente momentanée ou accord tactique entre giraudistes et communistes, comme il y en avait eu, à l’été et l’automne 1943, en Corse, entre l’armée d’Afrique et le mouvement de résistance Front national, la première toujours sous l’autorité exclusive de Giraud, le second fondé par des communistes pour y attirer des non-communistes, et dont, en janvier 1943, l’agent du BCRA Fred Scamaroni s’était vu confier par De Gaulle la mission de rejoindre l’île pour y unir sa branche locale aux autres mouvements de résistance, avant d’y être arrêté, deux mois plus tard, par la police secrète italienne ? La libération de la Corse avait été, à l’occasion de cette coopération entre les troupes de choc de Giraud et les maquisards corses, quasiment sans aucune aide alliée, la première étape de celle de la métropole, au grand dam de De Gaulle, qui, le 21 septembre, écrit à celui qui partage, encore pour quelques jours, avec lui, la présidence du CFLN : « Je suis froissé et mécontent de la manière dont vous avez procédé à mon égard et à l’égard du gouvernement en nous cachant votre action. Je n’approuve pas le monopole que vous avez donné aux chefs communistes. Il me paraît inacceptable que vous ayez laissé croire que c’était fait en mon nom comme au vôtre. » Or, l’établissement de l’autorité politique des communistes dans l’île avait eu, auparavant, en ce même mois de septembre, pour cheville ouvrière un autre envoyé de De Gaulle, son cousin Henri Maillot, dont le séjour clandestin dans l’île avait débouché sur l’établissement d’un Comité de la Résistance majoritairement communiste et se proclamant représentatif du CFLN, Comité qui s’était soudainement manifesté, au moment où Giraud venait de remporter la victoire militaire, plaçant ce dernier devant le fait accompli de la domination communiste (cf. Ordioni, La fracture, ch. XXVII). Si l’on en juge aux citations qu’en fait Péan, la note de la DST peut, sur fond de réminiscence du fait d’arme commun des troupes giraudistes et des maquisards communistes, chercher à enfoncer le coin entre eux, à rappeler le fossé idéologique infranchissable les séparant, dans la perspective où il leur viendrait d’imiter un certain De Gaulle, dont le pouvoir n’est pas à l’abri de vaciller… Six mois plus tôt, en février, une note rédigée par le commandant Camadau, juge militaire dans l’enquête sur les immixtions dans la résidence du général Giraud et sur la tentative de son assassinat, tentative qui avait été le but des immixtions avant d’en être l’aboutissement, disait déjà l’essentiel des activités du général, qui n’auraient rien eu de véritablement inavouable et encore moins de condamnable et qui auraient été le motif de son agression : « Les événements qui se succédèrent [durant tout le mois d’août 1944] proviennent de ce que le général Giraud, qui avait perdu son prestige en Afrique du Nord, le gardait en France : ce qui inquiétaient certains projets envisagés pour la période suivant le débarquement. Lorsqu’il déclara ses intentions de devancer les opérations, et de se rendre soit à l’étranger, soit dans la métropole pour s’y mettre à la tête des FFL, l’inquiétude devint de l’affolement dans les sphères officielles [devenues gaullistes, par renouvellement de ses membres] déjà passablement agitées d’Alger. » (note dont on retrouvera l’intégralité, en annexe des Echos d’Alger d’Alain de Sérigny).
Pour en revenir à l’ordre d’assassinat de l’amiral, il nous reste à évoquer une alternative – à moins que ce ne soit une variante – à l’hypothèse qu’il serait venu de Londres, que c’eût été des gaullistes ou des Britanniques. Dès sa première rencontre du 19 avec son frère, François d’Astier serait tombé spontanément d’accord avec lui, soit que tous deux eussent déjà, chacun de leur côté, conçu le projet d’assassiner Darlan, soit que, chacun ayant été jusque-là seulement enclin à concevoir le projet, les deux s’eussent soudain réciproquement déterminés et décidés à le concevoir, le général pouvant néanmoins avoir été le premier à l’être. Souvent décrit comme un personnage entier et impulsif, pouvant être, à l’occasion, impétueux et arrogant, le général d’Astier aurait pris la décision de donner le feu vert au projet d’Henri et Cordier. Pour ce faire, il aurait forcé aussi bien la main du comte que celle de De Gaulle. Dans le cas de ce dernier, pour filer la métaphore, il lui aurait tordu le bras et lui aurait forcé la main dans son dos. De prime abord, la description, faite par le comte, de l’émissaire et du déroulement de sa rencontre avec lui s’accorde mal avec l’hypothèse. On se souvient que ce que le comte nomme une entrevue lui « permit de faire la connaissance d’un homme sympathique, ouvert bien que prudent et qui veillait, avant tout, à ne pas engager le Général » (p. 200). Pourtant, à ce moment, la décision impulsive pouvait avoir été prise, et l’émissaire accorderait alors son comportement à une personnalité aussi éminente que le comte de Paris, qui plus est dans l’intention de l’amadouer. Du reste, à bien la considérer, la description – notamment sa fin – peut faire penser à un cas de conscience, à une certaine retenue, à un scrupule, d’ordre moral. En outre, l’hypothèse ne peut qu’être renforcée par les témoignages selon lesquels, depuis son arrivée à Londres, à la mi-novembre, François d’Astier y a été entendu déclarer, de lui-même, à plusieurs reprises : « Darlan est un traître qui doit être liquidé. » Sachant ne disposer que de peu de temps à Alger, où son expulsion avait été décidée conjointement par Darlan et Eisenhower (le premier ayant incité le second à être de son avis, en menaçant de démissionner, si le général français demeurait deux ou trois semaines supplémentaires pour se rendre notamment à Oran et Casablanca, comme il en exprimait l’intention – cf. note de l’amiral Darlan du 21 décembre), et sachant la rareté des visites de gaullistes londoniens à Alger – bien plus, l’exception que constituait la sienne propre – rareté qui, d’une façon générale, limitait considérablement le pouvoir gaulliste, et, enfin, sachant l’exaspération et la frustration causées à ces derniers par leur éloignement des événements d’Afrique du Nord – étant, qui plus est, bien sûr, lui-même du lot de ces mécontents – il aurait risqué le tout pour le tout, en jugeant devoir forcer la marche des choses et, du même coup, devoir placer De Gaulle devant le fait accompli. On comprendrait pourquoi De Gaulle n’a ensuite poursuivi de son acrimonie que le seul Henri d’Astier, au motif déclaré que celui-ci ne l’avait pas prévenu du débarquement et au motif que l’assassinat de Darlan fut une action inconséquente et futile. Par souci de ne pas compromettre l’avenir du général d’Astier au sein de la France libre, il aurait été convenu, entre les deux frères, plus ou moins tacitement, qu’Henri endosserait, seul, toute la responsabilité de l’assassinat, quitte, au besoin, à s’en décharger, en partie, sur le comte (déchargement que semble s’être surtout occupée à effectuer l’épouse d’Henri), voire sur l’abbé Cordier. L’hypothèse serait assurément recevable, s’il n’y avait pas de nombreux témoignages convergents, que nous avons déjà mentionnés – ceux notamment de Paul Saurin, Jean-Baptiste Biaggi, Jean-Bernard d’Astier et Mario Faivre – faisant état d’un général d’Astier déclarant apporter de Londres l’ordre formel d’assassiner l’amiral, et le déclarant plutôt à l’écart du comte (ce qui s’accorde avec le témoignage de ce dernier), ayant sans doute su que celui-ci était loin d’être un adepte du gaullisme et de l’assassinat politique et qu’il convenait donc de ne pas le provoquer, sur ces points. Pour autant, tous ces témoignages offrent un autre point commun, qui, à la rigueur, peut être considéré comme les fragilisant : ils sont tous tardifs, postérieurs à la mort du général De Gaulle et à celles des trois frères d’Astier, qui plus est, tous ont lieu sur une même courte période, la seconde moitié des années 1970, ayant tous été suscités par les recherches d’Alain Decaux – autant d’arguments qui n’en demeurent pas moins ambivalents, pouvant donner lieu à des interprétations contraires (La crainte de représailles gaullistes s’éloignant, on se met à parler).
Selon George Melton, qui a procédé à une lecture attentive des témoignages, notamment celui central de Mario Faivre, l’ordre d’agir n’a été donné à l’abbé Cordier par Henri d’Astier que le 21 décembre, soit deux jours après la rencontre de son frère avec le comte (cf. Darlan, p. 262-263). Contrairement à ce qu’affirme ou laisse entendre Louise d’Astier, il n’y eut pas de rencontre décisive, en la matière, avec le comte, le 21, pas plus, d’ailleurs, qu’il n’y eut d’autres rencontres entre le général et le prince que celle du 19, qui, elle aussi, ne fut nullement décisive. L’avis qu’a pu donner le comte, à tel ou tel moment de la période du 19 au 22 décembre, et, éventuellement, dès la fin de sa rencontre avec le général (dans un mouvement d’exaspération, comme il l’a raconté, exaspération qui, sans doute bien visible, n’a pu qu’en réduire le poids et la portée), n’a donc pas pu être déterminant, au point d’enclencher, dans la minute, la mise en œuvre de l’assassinat, nonobstant le renfort de formules impressionnantes qu’il y aurait employées, selon un autre témoignage de Louise d’Astier que nous avons déjà cité. Le jugement décisif a été prononcé par Henri d’Astier, le soir du 21, à son domicile, alors qu’il sortait d’une discussion avec son frère, qui venait d’avoir lieu dans la chambre d’hôtel de celui-ci, et alors qu’il se trouvait désormais seul, chez lui, avec sa femme : « Nous n’avons plus le choix ». Puis, ayant rejoint le couple – car logeant chez lui – l’abbé Cordier a reçu, de la bouche d’Henri, le compte-rendu de sa dernière rencontre avec son frère, et pour finir, en guise de conclusion, son fameux ordre d’exécution, donné de façon laconique : « Eh bien, l’abbé, à vous de jouer. » (Il est quasi certain que le jugement décisif a été prononcé, le soir du 21, et non celui du 22, contrairement à ce qu’indique Louise, lorsque, en début d’après-midi du 23, elle désigne à Mario Faivre, comme étant « hier soir », le moment où son mari s’est résolu à suivre l’avis de son frère, lequel était reparti à Londres, en début d’après-midi de la veille, et, selon toute vraisemblance, sans avoir pu manquer d’obtenir une décision conjointe avec son frère, comme l’atteste, d’ailleurs, le fait que, vingt-quatre heures plus tôt – le 21, à 15 heures – il avait déclaré à Paul Saurin que l’élimination physique de Darlan allait certainement avoir lieu. Toujours à l’appui, on notera une incohérence dans les témoignages de Louise d’Astier : en 1979, à Alain Decaux, elle déclare que, le matin du 21, en présence du comte, son mari a lancé la formule donnant le signal de départ : « Alors l’abbé, à vous de jouer ! », et, à Faivre, la veille de l’assassinat, elle déclare que, le soir du 22, son mari a lancé : « Eh bien, l’abbé à vous de jouer ! » Comment Henri d’Astier a-t-il pu prononcer, à deux reprises, à plus de vingt-quatre heures d’intervalle, une phrase qui, en sa dimension décisionnelle et décisive, n’a pu être prononcée qu’une seule fois ?) Jean-Bernard d’Astier a livré la teneur de la discussion qui avait eu lieu, auparavant, à l’hôtel, entre les deux frères : outre la menace d’une emprise américaine sur la France, la résistance métropolitaine, irritée et désespérée de la présence de Darlan aux affaires, menaçait de ne plus prendre ses directives à Londres, si le problème n’était pas réglé, au plus tôt. En outre, sa composante non communiste se trouvant en difficulté face à celle communiste, cette dernière risquait de s’imposer en métropole, en ne recevant plus d’ordres que des seuls Soviétiques. Ajoutons à cela, l’information fournie par Kammerer : « Le général [d’Astier – à la suite de De Gaulle] acceptait la collaboration des communistes, tandis que le prince ne s’y résignait pas. » (p. 613) L’ensemble de ces éléments permet de bien comprendre la déclaration que fait Henri d’Astier – au diapason du prince, sur ce dernier point comme sur d’autres – en présence de sa femme et de Faivre, le soir du 21 : « Je ne suis pas gaulliste, mais où en sommes-nous maintenant ? La situation ici je la connais, mais ce que mon frère m’a dit, m’a appris, nous n’y avions pas assez pensé. » Etant donné que, jusque-là, la démission de Darlan avait été plus qu’envisageable, il faudrait donc comprendre qu’elle ne l’aurait soudain plus été du tout, ou beaucoup plus difficilement. La raison aurait pu en être la rencontre à la villa Arthur, le soir du 20, lors de laquelle François d’Astier n’aurait réussi qu’à cabrer le haut-commissaire – au moins momentanément, si l’on en croit sa lassitude dont Murphy dit avoir été témoin, le 23. D’un autre côté, Henri d’Astier aurait été aussi conduit à considérer la menace d’une mainmise étasunienne sur la France, que Giraud, amené au pouvoir et soutenu par les Américains, n’était évidemment pas le mieux placé pour conjurer. Si l’on suit toujours l’analyse de Melton, l’émissaire gaulliste aurait refusé que le général De Gaulle fût engagé dans un complot royaliste, qui prévoyait de faire de lui le chef du gouvernement du prétendant. Il aurait d’autant plus refusé que, comme nous en avons eu un exemple, le comte se serait montré très réticent, face à certains choix de De Gaulle. Pour autant, du début à la fin de son séjour, François d’Astier aurait incité à l’élimination physique de Darlan. Henri d’Astier, qui, sans en avoir fait part au comte, était déjà plus ou moins engagé sur cette dernière voie, aurait accepté (ou parut accepter) la proposition entière, quoique – au moins, une fois son frère parti – avant de renouer avec son projet d’amener le comte au pouvoir (d’où le putsch anti-giraudiste prévu pour le 29). Pour contrer la menace communiste, que ne pouvait qu’exacerber la mise en avant du comte sur la scène politique (pour en prendre la mesure, il convient de savoir que, à la sortie de la guerre, à Perpignan, des communistes assassineront un homme qu’ils avaient pris pour le comte – cf. Delorme, p. 170), Henri d’Astier se serait rangé entièrement à l’avis de son frère, qui impliquait de lâcher le comte, tout en éliminant Darlan. Mais pourquoi revient-il ensuite à l’intégralité de son objectif initial ? A-t-il jugé qu’un candidat à la succession de l’amiral était chose inévitable, et que Giraud, otage des Américains, ne pouvait être ce candidat ? Mais, dans ce cas, son frère aurait pu et même dû avoir fait le même constat et concédé que le choix du comte s’imposait. Henri a-t-il jugé que Giraud avait trop manqué d’égards envers le comte, après l’assassinat, et qu’il lui revenait de faire prendre à celui-ci sa revanche ? Ou bien des gaullistes, en sous-main, l’ont-ils relancé pour qu’il élimine, cette fois, Giraud, en l’incitant à le faire, sous l’enseigne royaliste – ce qui, à terme, ne pouvait que discréditer définitivement les ambitions du comte, en faisant d’une pierre deux coups, sinon trois, au profit de De Gaulle ? À ce stade des hypothèses, prend toute sa résonance la déclaration de l’abbé Cordier, dans L’Aurore du 7 novembre 1972 : « De Gaulle ne tenait pas à voir le comte de Paris réussir. Surtout, il voulait éviter que le prince n’assumât l’héritage de Vichy en Afrique du Nord. Un seul moyen pour empêcher cette combinaison : la mort brutale de Darlan. » Ensuite, s’étant résigné à Giraud, De Gaulle pouvait estimer que l’avoir de son côté et sous ses ordres allait être relativement aisé à obtenir. D’où sa proposition de le rencontrer en territoire français, qu’il lui adresse par télégramme, dès l’après-midi du 25 (avant même l’élection au haut-commissariat du destinataire, ce qui prouve que l’expéditeur – nonobstant qu’il cherche manifestement, avant tout, à débattre de la question des forces militaires – ne prévoyait aucunement que le comte réussisse à accéder au pouvoir). Mais Giraud, très préoccupé par la situation à Alger – à laquelle il fait plus que soupçonner son correspondant d’avoir eu part – ainsi que dans le reste de l’Afrique du Nord et notamment sur le front tunisien, choisit l’atermoiement, en lui annonçant, par télégramme du 29, que l’atmosphère en Afrique du Nord n’est pas favorable à une telle rencontre. Remarquons que le 29 est le lendemain d’un coup de force contre Murphy et Giraud, très peu connu et dont nous reparlerons, et alors que, comme nous l’avons vu, un message codé émis par la BBC, le 25, quelques heures seulement après le télégramme de De Gaulle, avait annoncé à l’adresse des gaullistes d’Alger : « liberté d’action », mot d’ordre qui visait en premier lieu Giraud, au point que l’on pourra se demander s’il n’y a pas eu ruse : dans un premier temps, paraître ouvertement conciliant et obligeant, pour mieux encore dissimuler une intention réelle, exprimée, de façon voilée, dans un second temps et quasi simultanément.