1 - Jour d’hiver au palais d’été
Un ciel uniforme et bleu domine la ville. Un Algérois aurait pu le dire à l’heure et de saison : 14 h 30, le 24 décembre 1942. Au sud de la ville, au sommet d’un parc boisé gravissant le quartier Mustapha, sa lumière projette l’ombre d’une grille sur le sol gravillonnée d’une petite cour. L’ombre raye soudain l’uniforme d’un garde mobile qui vient de s’approcher, puis elle disparaît. Pour la seconde fois depuis le matin, un même individu s’est fait déposer, en voiture, près de l’entrée secondaire du palais d’été du gouverneur général de l’Algérie. D’une fois à l’autre, la voiture et le chauffeur ont différé. Dans les deux cas, ils sont aussitôt repartis. Dans les deux cas aussi, un même individu, aux traits juvéniles, habillé d’un pardessus, tenant un long parapluie noir soigneusement roulé, en est descendu. Après avoir annoncé un motif de visite au garde et s’être fait ouvrir la grille, il s’est aussitôt dirigé vers une dépendance du palais, au fond de la cour, à la lisière du parc : un pavillon de style mozarabe au rez-de-chaussée surélevé et à l’unique étage, où une galerie donne sur une petite cour intérieure. Flanqués sur les hauteurs de la ville, le pavillon et le palais sont distants d’une centaine de mètres. Dominant légèrement et imperceptiblement le palais, à travers la végétation exubérante, le pavillon abrite, depuis un peu plus d’un mois, le haut-commissariat de la France en Afrique et, depuis trois semaines, le siège du Conseil de l’Empire Français, deux créations dues à un même homme, qui en a aussitôt pris la tête. Le palais a été laissé à l’usage du gouverneur général et de sa famille, dont il est devenu la résidence permanente, quoique, à l’occasion, la grande salle des fêtes et quelques salons d’honneur y servent de lieu de réception, à l’usage notamment des services des Affaires étrangères du haut-commissariat. Dans le dos du jeune visiteur, l’ombre de la grille s’est reformée et le gravier s’est tu. Il gravit le perron de l’entrée principale, pousse la porte-fenêtre et s’introduit dans le hall d’entrée, dont fait office une portion du couloir desservant des bureaux. D’une largeur de deux mètres environ – et vraisemblablement de la longueur du pavillon, d'au moins une quinzaine de mètres – le couloir s’étend longuement vers la droite et brièvement vers la gauche. Juste en face de la porte-fenêtre, une porte pleine à double-battant ferme l’entrée du bureau du haut-commissaire. À droite, moins de dix mètres plus loin, le couloir forme un T avec un autre couloir – ou plutôt un renfoncement – arrivant sur sa gauche, dans l’angle desquels, opposé à celui du bureau du haut-commissaire, se situe la salle d’attente ; auparavant, il passe devant le bureau de l’huissier, une petite annexe du bâtiment, construite en appentis (dans laquelle, si l’on se réfère au récit de Renée Pierre-Gosset, journaliste alors présente à Alger, le planton et le visiteur seraient entrés directement, depuis la cour, afin d’y remplir une fiche et d’y signer un registre, sous-entendu devant l’huissier qui s’y trouvait, avant d’en ressortir par la même porte, pour gravir le perron et entrer dans le bâtiment principal ; ce qui, au passage, signifierait que ce petit bureau ne communiquait pas directement avec le corps du bâtiment, comme semble d’ailleurs le corroborer un croquis des lieux que fera ultérieurement le visiteur et que publie l’historienne Bénédicte Vergez-Chaignon. Cependant, l’amiral Moreau, préfet maritime de la région d’Alger en 1942-1943, qui connaissait l’endroit, et qui s’y est rendu, le soir-même, déclare que, à cette occasion, des secrétaires du haut-commissariat lui ont dit qu’on avait fait remplir au visiteur son bulletin de visite « sur une table du couloir » – quoique sans que l’on comprenne si ce fut à chacune des visites du matin et de l’après-midi, ou à celle du matin seulement, comme des éléments de l’enquête nous obligeront à l’examiner. Par ailleurs, selon les journalistes René Richard et Alain de Sérigny – le premier ayant été présent sur les lieux, moins d’une heure après que n’y soit arrivé le visiteur – le jeune homme, l’après-midi, « s’était rendu dans la salle d’attente pour remplir la fiche d’usage ». Selon un témoignage anonyme recueilli par Claude Paillat – très probablement de Geoffroy de La Tour du Pin, comme nous l’établirons plus loin – la fiche devait être remplie par le visiteur au poste de garde, tout près de la grille du parc, après quoi, un garde l’apportait au pavillon, afin d’obtenir une réponse à la demande de rendez-vous. – cf. Les derniers jours de l’amiral Darlan, p. 276, L’énigme d’Alger, p. 161, Echos d’Alger, p. 154, L’échiquier d’Alger, II, p. 148 – À partir de ces témoignages, dont le premier relève d’un compte-rendu des événements procédant parfois par reconstitution hâtive – ainsi peut-on penser que la journaliste a confondu le poste de garde avec le bureau de l’huissier, quand, du reste, de leur côté, les secrétaires et Richard ont pu simplifier leur récit, en assimilant remplissage de la fiche et remplissage du registre – il est au moins possible de dégager un élément certain : après avoir rencontré l’huissier dans son bureau ou dans ses environs, le visiteur a été conduit par ce dernier à la salle d’attente, près de l’entrée de laquelle, sur une table située dans le couloir – situation qui protège les enregistrements de l’indiscrétion d’éventuels visiteurs déjà en attente dans la salle, outre qu’elle préserve la tranquillité de cette dernière – sa fiche de demande d’audience, qu’il venait de remplir, a été transcrite dans le registre ; cependant que nous allons bientôt examiner la question de savoir s’il a bien rempli une telle fiche, l’après-midi). À l’huissier, le jeune visiteur s’était déjà présenté, en fin de matinée, pour y montrer ses papiers d’identité et y faire une demande de rendez-vous avec un adjoint ministériel, le diplomate Geoffroy de La Tour du Pin, pour un motif qu’il avait déclaré « personnel ». Cette fois, il demande à voir, pour le même motif, un autre adjoint d’un autre ministère, un attaché à l’Information, Louis Joxe. Puis, ne tenant pas à rester dans la salle d’attente où, à la différence du matin, l’huissier a renoncé à le renvoyer, il se met à aller et venir dans le couloir, en jetant, de temps à autre, un œil dans la cour, par une fenêtre. Le matin, l’huissier lui avait demandé, par trois fois, de retourner patienter dans la salle, et, arrivant de son propre bureau, le haut-commissaire-adjoint, le général Bergeret, l’avait surpris en train d’entrouvrir la porte du bureau du haut-commissaire et d’y glisser la tête ; s’apprêtant lui-même à y entrer, avec une pile de dossiers sous le bras, il l’avait quasiment bousculé, sans lui adresser la parole (cf. Moreau, p. 291, Vergez-Chaignon, p. 190). Notons que, si le visiteur s’est présenté à la grille, avec « une convocation (…) en règle », comme il le prétendra, lors d’une discussion non-officielle avec un policier, ou avec « un document indiquant un rendez-vous avec La Tour du Pin », comme Mario Faivre, l’un des camarades qui l’accompagnait jusqu’au palais dira que cela avait été prévu, il n’avait donc pas à remplir une fiche, au poste de garde (cf. Decaux, p. 116, Faivre, III). Au cas où il aurait été préférable que l’existence de cette convocation ne soit pas divulguée ou confirmée (dans la mesure où elle aurait trop clairement pointé vers des complicités à l’intérieur du haut-commissariat), on aurait donc cherché à faire croire qu’il avait rempli une fiche.
Commentant les déclarations faites ultérieurement, en soirée, par le jeune visiteur devant les enquêteurs, Vergez-Chaignon écrit : « [Il] ne ment qu’une fois. Lorsqu’il dit avoir demandé à voir ce jour-là MM. Bourrette puis de la Tour du Pin, alors que les témoins et le registre des visiteurs montrent qu’il a demandé à voir Louis Joxe », ce registre ayant donc manifestement été rempli pour la visite de l’après-midi, sans qu’il eût été, cette fois, demandé au visiteur de remplir une fiche de visite, puisqu’il s’était déjà présenté, en formulant la même demande qui n’avait pu aboutir (cf. Une juvénile fureur, p. 216) L’historienne est censée parler, au vu des archives de la justice militaire, qu’elle est parmi les premiers chercheurs à avoir pu consulter, depuis leur ouverture au public en 2015. Son témoignage est corroboré par celui de l’amiral Moreau, qui rapporte avoir eu, aux alentours de 1950, « une longue conversation avec deux officiers généraux dont l’un avait suivi l’enquête [sur le meurtre de l’amiral] de très près et joué un rôle important dans celle-ci, et dont l’autre avait entre les mains la plupart des documents de cette enquête », et avoir « pu au cours de cette conversation consulter toute la série des photographies des pièces de l’instruction » : sans doute s’agissait-il des microphotographies que, dès le 11 janvier 1943, avait fait prendre, au moins en deux exemplaires, tout en le faisant savoir autour de lui, le juge Voituriez, instructeur de la seconde enquête, qui souhaitait ainsi se protéger d’un risque d’attentat (les différents lots d’exemplaires ayant été, à cette occasion, distribués à certains), cependant que certaines pièces, appartenant à un même lot, ont ensuite été détruites, sur ordre du successeur de l’amiral Darlan, le général Giraud, quand d’autres, vraisemblablement d’un autre lot, se sont retrouvées dans les mains d’un proche collaborateur de Giraud, Jacques Lemaigre-Dubreuil, mais sans qu’elles aient pu être toutes retrouvées, au moment d’être remises aux Archives nationales, en 1986 (cf. Geoffroy d’Astier, L’exécution de Darlan, p. 220)… et quand d’autres encore, si l’on en croit Pierre Ordioni, représentant du gouverneur général d’Algérie auprès du haut-commissaire, sans doute bien informé, étaient constitutives d’un dossier établi par le général Bergeret, que Giraud avait chargé de suivre de très près l’enquête, et qui, remplissant la mission qui lui avait été confiée, s’était retrouvé, comme par la force des choses, à mener sa propre enquête parallèle et complémentaire à celle du juge (en novembre 1943, à Alger, Bergeret échappera, de justesse, à un assassinat programmé sous l’aspect d’un suicide, grâce au dévouement et à la ténacité de son avocat, qui avait été alerté, à temps, de son transfèrement de cellule des plus suspects) ; ainsi s’exprime Ordioni, en 1981, dans une phrase qui a tout lieu d’être considérée avoir été atténuée, par escamotage intentionnel – sans doute avec l’accord de l’auteur et peut-être même à sa demande – au moment de son édition, et que nous corrigeons en plaçant entre crochets ce que nous jugeons être les mots manquants : « Le dossier constitué par le général Bergeret comportait non seulement la copie des pièces [officielles, mais aussi les pièces] rassemblées par des officiers et des civils chargés par le général de mener une enquête discrète sur les dessous de la conspiration, et accablantes pour certaines personnalités de Londres. » (Le pouvoir militaire en France, II, p. 482) Pourtant, en 1995, Ordioni ne parle plus du dossier constitué ou sauvegardé par le général que comme d’ « un double du dossier constitué par le juge Voituriez », et cite notamment, en style indirect, Bergeret lui-même parlant, devant lui, après la guerre, de « son précieux dossier contenant les photographies des pièces établies par le juge militaire chargé par lui d’instruire le meurtre de Darlan et ses conclusions. » (La fracture, p. 93 et 290) Bergeret étant décédé en 1956, cette dernière confidence, si elle est exacte, n’a donc pas été recueillie entre 1981 et 1995, et il est donc probable qu’Ordioni ait eu un moment d’inattention ou de mémoire défaillante, tout en ayant négligé de relire ses notes ou écrits anciens. Ajoutons que les « secrets d’Etat » que, comme nous le verrons, est censé révéler, le 28 décembre 1942, le haut-commissaire-adjoint, en comité restreint, n’épuisent sans doute pas le contenu du dossier, ne serait-ce que pour la simple raison que, à cette date, il n’a pas fini d’être constitué. Quoi qu’il en soit, le dossier dont était en possession Bergeret a disparu, peu de temps après son arrestation, lors de l’incendie d’une résidence de missionnaires, au Sénégal, où il avait été déposé pour pouvoir être restitué au général, à sa demande, ce qui donne à Ordioni l’occasion de poursuivre, d’une façon qui justifie notre correction : « se consumaient dans les flammes, avec le dossier, les pièces originales de témoignages établissant la part des responsabilités dans le meurtre du suppléant du maréchal Pétain » (ibid.). Pour en revenir à l’amiral Moreau, pour avoir rencontré des témoins directs, au haut-commissariat, dès le soir du 24, il avait commencé par donner un témoignage différent et, du reste, équivoque, concernant la visite du matin – équivocité ayant pu tenir au fait que, à la suite de sa rencontre des deux officiers, survenue aux alentours de 1950, dont il était demeuré persuadé qu’elle lui avait apporté un éclairage très important, fait de « documents indiscutables » et, comme nous l’avons dit, fait d’ « une longue conversation », pendant laquelle il n’avait néanmoins « pas pris de notes », il pourrait avoir retouché un texte écrit avant 1950 et publié seulement en 1985, au moment d’évoquer la soirée du 24 : « On me dit que le jeune homme dont l’identité était incertaine, s’était déjà présenté le matin, puis était revenu au début de l’après-midi, demandant à voir un fonctionnaire du service de l’information » – ce fonctionnaire étant, bien sûr, Louis Joxe, dont la phrase ne permet pas de bien comprendre s’il avait déjà été demandé, le matin. Quoi qu’il en soit, après 1950 – probablement en 1953, année où il rédige une préface – dans l’épilogue, non daté, écrit « pour compléter » son récit, mais qu’il a pris soin d’intituler, avec circonspection : La vérité sur l’assassinat de Darlan ?, l’amiral Moreau affirme clairement : « le matin, Bonnier était déjà venu à la porte du bureau de Darlan, ayant demandé à voir M. Joxe, [attaché] à l’information » (Les derniers jours de l’amiral Darlan, p. 276, 287 et 291). Pourtant Geoffroy d’Astier de la Vigerie, qui a lui aussi consulté les mêmes archives que l’historienne et, vraisemblablement, que Moreau – et qui, par ailleurs, dispose sans doute d’importantes sources familiales orales très bien informées (quoique pas nécessairement communiquées, notamment dans leur intégralité, d’une génération à l’autre) – parle d’une demande de visite adressée à La Tour du Pin, le matin, et à Louis Joxe, l’après-midi, comme l’avaient, d’ailleurs, déjà soutenu, dans leurs ouvrages, les journalistes et quasi-témoins directs René Richard et Alain de Sérigny (le premier, qui était censé avoir rendez-vous à l’étage à 15 heures, s’y trouvait, au moins vers 15 h 45 – cf. infra – Sérigny le présente comme ayant été « non le témoin, mais le premier informé ») (cf. L’énigme d’Alger, p. 158 et 161, Echos d’Alger, p. 154). Et, pour ce qui est des témoins ou quasi-témoins autres que René Richard, ils disent la même chose : ainsi, Mario Faivre, qui, l’après-midi, était le chauffeur du visiteur, et qui, dans son ouvrage, cite le plan établi par l’abbé Louis Cordier, selon lequel, le matin, le visiteur devait présenter « un document indiquant un rendez-vous avec La Tour du Pin, qui ne sera pas là », puis, l’après-midi, « ne plus prétexter d’un rendez-vous avec La Tour du Pin qui se trouvait effectivement au Palais d’été, mais de dire qu’il devait rencontrer Louis Joxe, qui, lui, n’y serait pas » ; ou encore Jean-Bernard d’Astier, le seul à avoir été présent dans la voiture avec le visiteur, à ses deux déplacements du matin et de l’après-midi, et, qui, si l’on en juge au récit d’Alain Decaux, semble être allé dans le sens du témoignage de son camarade, quoique, dans son ouvrage, il n’apporte aucune précision sur la façon dont Bonnier se serait présenté à l’huissier (Nous avons tué Darlan, III, Morts pour Vichy, p. 111-112). Quant au commissaire Garidacci, le directeur de l’enquête de police, devant le juge qui l’interrogera, le 10 janvier, il ne fera état que d’une seule demande de visite, adressée à La Tour du Pin, l’après-midi. Or, ce dernier témoignage est sans doute faux, puisque La Tour du Pin se trouvant, cet après-midi-là, au haut-commissariat (comme lui-même en a témoigné au journaliste Claude Paillat – cf. L’échiquier d’Alger II, p. 149, témoignage sur lequel nous reviendrons), le visiteur, s’il comptait l’éviter, selon le plan préétabli rapporté par Faivre – plan dont la seconde enquête, en janvier, a confirmé l’existence – aurait dû en avoir été prévenu… Dans le cas contraire, il faudrait supposer que le diplomate était un complice et qu’il avait signifié à l’huissier de laisser le visiteur patienter dans le hall… Il semble que Garidacci – connu, par ailleurs, comme nous le verrons, pour avoir établi, dans cette affaire, des procès-verbaux douteux, et pour n’avoir pas versé le plus fiable et détaillé d’entre eux, qui avait été établi en premier, au dossier du procès du meurtrier, versement qui, au moins dans l’immédiat, aurait évité sa condamnation à mort, en nécessitant le prolongement de l’enquête (inaccomplissement de la première enquête que tentera de corriger la seconde) – ne semble guère avoir eu d’égards pour La Tour du Pin – un monarchiste – comme un autre exemple ne tardera pas à nous le montrer. Pour autant, précisément, c’est dans le moins douteux des procès-verbaux, qui est celui où l’interrogé fait le plus d’aveux, que figure la mention des demandes de visite à un nommé Bourrette et à La Tour du Pin, comme si la confidence avait pu en être faite pour ne pas impliquer ou paraître impliquer Joxe… qui se trouvait être gaulliste (Concernant le premier nom, Kammerer, qui est l’un des rares à le mentionner, semble être le seul à s’être soucié de cerner son identité : « un certain Bourrette, que personne ne connaissait » – p. 617). Inversement, une question se pose : ayant pu être informé ou ayant pu avoir soupçonné qu’une affaire louche se tramait (Alger étant, en effet, saturé de rumeurs de complots contre l’amiral), l’huissier, animé par ce qui pourrait avoir été un sentiment antigaulliste, a-t-il inscrit fautivement Joxe pour la visite du matin ? C’est ce que rendrait possible un détail du témoignage anonyme recueilli par Paillat, selon lequel le visiteur devait remplir lui-même une fiche de visite, dans le poste de garde situé à l’entrée du parc ; témoignage que n’est pas pour contredire Faivre, qui, citant l’abbé Cordier, parle, outre, comme nous l’avons vu, du visiteur dont il est prévu qu’il présentera « un document indiquant un rendez-vous avec La Tour du Pin », du « planton [qui] notera l’identité [de la personne que le visiteur désire attendre] et l’heure [de la demande de visite] sur le cahier de visite ». Face au commissaire, Bonnier a pu avancer le nom de Bourrette pour annuler le soupçon de complicité qui, ressortant du registre, pouvait légitimement peser sur Joxe, absent le matin (du moins, censé l’avoir été), et, du reste, si l’on en croit ce que raconte l’intéressé, dans ses mémoires, absent aussi (et sans doute effectivement) l’après-midi : « La veille de ce Noël, en l’année 1942, j’erre dans le bas de la ville à la recherche de quelques pauvres jouets de circonstance. J’entre, dans l’après-midi, au Palais d’Été. Le silence, le vide qui m’entourent m’impressionnent (…) Au détour d’un couloir, un ami me confie dans un souffle : ″On vient de tirer sur Darlan. Il est blessé. Personne ne doit sortir…″ » (Victoires sur la nuit, p. 66-67). Le registre, tel qu’effectivement rempli (qui sera saisi par le commissaire Pierre Mousset, aux alentours de 17 heures), et les consignes de Cordier, dont on peut penser qu’elles ont été suivies, impliquaient que Bonnier devait être bien renseigné sur la présence ou non de Joxe, et, dans l’éventualité de sa présence, sur son indisponibilité (feinte ou réelle). Dans L’Aurore du 8 mars 1950, comme s’il dépendait d’une source ayant cherché à régler le problème, le journaliste Jean Bernard-Derosne évoque, à propos de Bonnier, « sa fiche de visiteur – qui a été conservée » (et qui est sous-entendue être celle de l’après-midi ou valoir pour l’après-midi), sur laquelle est inscrit : « Nom du visiteur : Pierre Morand. Personne demandée : M. l’amiral Darlan. Motif de la visite : Personnel. » – type de formulaire conforme à celui que décrit le témoin anonyme entendu par Claude Paillat, dans les années 1960 : « on remplissait une fiche au poste de garde, en déclinant ses nom, prénom, âge, et en indiquant le motif de la visite et la personne demandée. » (Paillat, p. 148) Deux ans après Derosne, sans préciser si la fiche a été conservée, Renée Pierre-Gosset en donne un contenu similaire, au remplissement abrégé : « Nom du visiteur : Morand. Personne demandée : Amiral Darlan. Motif de la visite : Personnel » (Expédients provisoires, p. 224). En 1959, en semblant se régler sur les versions de ces deux confrères journalistes, bien que, quant à lui, il eût été présent à l’intérieur du haut-commissariat, le jour-même, dès les alentours de seize heures, mais en n’ayant fait que traverser le rez-de-chaussée pour se rendre à un bureau à l’étage, où il apprend la nouvelle et d’où il file ensuite à son agence de presse, le journaliste Paul-Louis Bret parle du visiteur comme d’un jeune homme « qui avait demandé dans la matinée à être reçu par l’amiral », tout en laissant entendre qu’il était revenu, dans l’après-midi, en déclarant le même motif (Au feu des événements, p. 357). Selon un autre journaliste, Pierre Bourdan, qui, comme nous le verrons, avait rendez-vous avec le haut-commissaire, dans l’après-midi, et qui s’était rendu au palais, peu de temps avant Bret, mais sans pouvoir en franchir les grilles, le visiteur avait demandé « à voir l’amiral pour affaire urgente » (Carnet des jours d’attente, p. 125-129). En définitive, bien que, dans la longue liste des archives que Bénédicte Vergez-Chaignon indique avoir consultées, ne figure aucun registre de visiteurs qui aurait été conservé, soit original, soit photographié, mais tout au plus la mention non détaillée d’un « inventaire des scellés », son affirmation que Bonnier n’a pas eu de nouvelle fiche à remplir, pour sa visite de l’après-midi, pour la raison qu’il s’est borné à déclarer oralement à l’huissier (et aussi, sans doute, auparavant, au planton du poste de garde) que sa demande n’avait pas changé depuis le matin (demande de l’après-midi que l’huissier a néanmoins très probablement inscrite dans le registre), reste vraisemblable ; elle est sans doute basée, outre, vraisemblablement, sur la consultation effective du registre, sur celle de procès-verbaux et de rapports (sans doute les mêmes pièces qui avaient été présentées à Moreau). Au passage, nonobstant que l’historienne semble bien indiquer qu’elle a consulté le registre, on ne peut exclure l’hypothèse que quelqu’un l’aurait fait disparaître, peut-être parce qu’il apportait la preuve d’une faute commise par l’huissier et/ou parce qu’il mentionnait d’autres demandes d’audience faites par d’autres visiteurs qu’on n’aurait pas souhaité divulguer. Au demeurant, l’hypothèse qu’il aurait fallu dissimuler une implication de Joxe n’est pas exclue : si Joxe était présent au haut-commissariat, le matin (contrairement à ce qu’aurait déclaré avoir prévu Cordier, et alors qu’aucun témoignage – à commencer par celui de l’adjoint ministériel – ne permet de savoir s’il y était ou non), il aurait donc eu donné la consigne de laisser Bonnier dans le couloir, et les témoignages indiquant qu’il avait été aussi demandé, l’après-midi, cette fois bel et bien en son absence, qui plus est, éventuellement sans que la demande n’eût été consignée, ne pouvait alors que faire apparaître très suspect son comportement.
Il y a environ une demi-heure que le jeune visiteur attend, lorsque, vers 15 h 10, un homme, dans la soixantaine, accompagné d’un autre, à peine moins âgé, est déposé, à son tour, en voiture, mais de l’autre côté de la grille, au pied du perron. L’un est amiral et haut-commissaire de la France en Afrique, l’autre capitaine de frégate et aide de camp du premier. En se dirigeant depuis la voiture vers le couloir d’entrée du pavillon, François Darlan et Jean Hourcade sont « gais et détendus », comme en témoignera le second au fils du premier : « Je venais de lui dire je ne sais quelle de ces plaisanteries faciles qui l’amusaient et j’entends encore résonner son rire dans le corridor étroit. » L’amiral a déjeuné, chez lui, à la villa Arthur (qui est aussi le lieu de résidence de son aide de camp et de son chef de cabinet, le contre-amiral Battet), à quatre cents mètres du haut-commissariat, là-même où, la veille, il déjeunait en compagnie du général Eisenhower, le commandant en chef des forces alliées, de son adjoint, le général Clark, du représentant personnel du président Roosevelt en Afrique du Nord française, Robert Murphy (souvent désigné comme consul des Etats-Unis à Alger – en fait, une sorte de consul extraordinaire, le poste de consul étant occupé par Felix Cole), du fils de Roosevelt, Elliott, et de l’amiral Sir Andrew Cunningham, le commandant en chef des forces navales alliées, accompagné d’une délégation d’officiers britanniques, tous reçus à son invitation et à celle de sa femme, alors que, au dernier moment, le fils du premier ministre britannique, Randolf Churchill, s’était décommandé, créant « une impression désagréable » sur les convives (selon Jean Hourcade, qui, ainsi que le contre-amiral Battet, était du repas). Les échos de ce dernier déjeuner ont fait état d’une bonne ambiance à table, l’amiral ayant même offert un toast final à la victoire de l’Angleterre, visiblement satisfait de la présence de l’amiral Cunnigham (Le 10 novembre, il avait déclaré au commodore Dick, ancien chef de son état-major : « L’amiral Cunningham est le seul officier anglais que je respecte » – cité par Coutau-Bégarie et Huan, p. 599. Sentiment qui puisait dans un long passé : lors de l’opération Catapult, à l’été 1940, le commandant en chef de la Royal Navy pour la Méditerranée avait, non seulement empêché le bombardement des navires français bloqués en rade d’Alexandrie, mais autorisé leurs équipages à descendre à terre et à circuler en ville, en leur offrant même de les rapatrier ; lors de la conférence de Londres, en 1930, il s’était montré très attentionné envers celui qui venait d’être nommé contre-amiral et y représentait la France, allant jusqu’à braver le protocole qui l’avait injustement relégué au second rang ; enfin, il y a moins d’un mois, au lendemain du sabordage de la Flotte à Toulon, il lui disait, dans une lettre, savoir « quel chagrin inexprimable » devait l’assaillir), mais ils ont fait aussi apparaître un dirigeant français désabusé et souhaitant se retirer des affaires. Le haut-commissaire y a déclaré au général Clark : « J’aimerais bien passer la main à Giraud. Il aime ça et moi pas. » (cité par Melton, Darlan, p. 268), déclaration dont, chacun de leur côté, Alain Decaux et Jacques Robichon offrent une traduction plus fidèle de la seconde partie (« He likes it here, and I don’t. ») que ne le fait le traducteur de Melton : « Il se plaît ici et moi pas », « Il est heureux d’être ici, je ne le suis pas. » (ibid., p. 108, et Jour J en Afrique, p. 430) (cf. Louis Hourcade, L’amiral Jean Hourcade, la Marine et les Darlan, p. 79 et 93). Si le haut-commissaire ne déteste pas gouverner et faire de la politique, les conditions depuis le débarquement n’ont cessé de se dégrader, sous le coup de la menace de complots diffus. Selon Henri Michel : « En décembre 1942 (…) son découragement était réel, même temporaire, et la tentation de tout abandonner très forte. » (François Darlan, p. 418) À une proposition d’accompagner son fils aux Etats-Unis, qui irait y faire soigner sa maladie récemment contractée, que lui a faite Clark, lors du déjeuner, il a acquiescé. En début d’après-midi du lendemain – soit à quelques minutes de l’événement funeste de la journée – Harry Woodruff, informé par son collègue Murphy, rapporte au journaliste Paul-Louis Bret : « Le départ de l’amiral n’est qu’une question de jours (…) L’homme est las et aspire à se décharger des responsabilités du pouvoir. » (Bret, Au feu des événements, p. 357) En 1975, le général Béthouart, qui, à l’époque des faits, commandait la division de Casablanca, témoignera : « Quelques jours avant sa mort Darlan avait dit à Murphy qui me l’a répété : ″Je ne tiens pas à me cramponner. Envoyez-moi aux Etats-Unis, je serai enchanté.″ » (Lettre à Mario Faivre, citée par J.-B. d’Astier, Qui a tué Darlan ?, p. 69) Déjà, au cours du mois écoulé, le haut-commissaire avait exprimé, à au moins quatre reprises, son souhait de quitter les affaires, en le conditionnant, néanmoins, à chaque fois, à la victoire préalable sur l’Allemagne : dans une lettre au général Clark, le 21 novembre, dans une autre au président Roosevelt, le 2 décembre – deux lettres dont nous donnerons des extraits – le 4 décembre, dans une lettre à Churchill, et, le 16 décembre, lors d’une déclaration à la presse anglaise et américaine. Remarquons, cependant, pour ce qui est des témoignages, qu’ils viennent tous d’Anglosaxons, qui plus est d’Etasuniens, les discours et les lettres, quant à eux, ayant pu être une façon d’esquiver les circonstances complexes et périlleuses, dont nous ferons état.
Le haut-commissaire de la France en Afrique, suivi de son aide de camp, gravit le perron et entre dans le couloir qui fait office de hall et sur les cloisons duquel vient se répercuter son rire. En face d’eux, la porte à double-battant est ouverte (détail dont nous verrons qu’il demeure incertain). Alertés par le bruit de la voiture, l’huissier et le planton viennent d’accomplir leur service protocolaire – tout au moins, la première partie – avant de disparaître, « pris soudain de la fantaisie de s’éloigner pour se promener dans le parc », selon Richard et de Sérigny (L’énigme d’Alger, p. 161, Echos d’Alger, p. 155) – ce que l’on pourra rapprocher d’un détail qu’ont constaté aussi bien René Richard que Pierre Bourdan, au moment de leur arrivée sur les lieux, à quelques minutes d’intervalle, environ une demi-heure plus tard : « En y arrivant [au palais], écrit le premier, je fus un peu surpris de trouver fermée la grille d’entrée voisine de la chapelle » – chapelle qui n’est autre que l’église Sainte-Marie du quartier Mustapha Supérieur, située dans l’angle sud-est du parc et dont la cour intérieure est commune au haut-commissariat – ce que confirme le second : « La grille du haut [du palais], d’ordinaire ouverte, était fermée » (p. 159 et p. 126, de leurs ouvrages respectifs) ; le détail pourrait paraître anodin, s’il ne venait pas de deux journalistes qui se rendaient quotidiennement au haut-commissariat ; or souvenons-nous que, en arrivant, notre jeune visiteur l’avait lui aussi trouvée fermée ; c’est à se demander si l’on n’avait pas cherché à créer les conditions d’une action en vase clos, le temps d’une intrigue inavouable. Et puisque, selon Mario Faivre, le plan de Cordier avait prévu que la grille serait fermée, il s’agirait d’un indice supplémentaire qu’il avait été concerté avec des complices présents dans le personnel du haut-commissariat. Le capitaine a aussitôt remarqué l’absence inhabituelle des deux membres du service, pour s’en étonner intérieurement (témoignage qu’il a fait par écrit et qu’il a remis en main propre au fils de l’amiral, Alain Darlan, à Boston, en août 1943, mais dont ne semble pas tenir compte Vergez-Chaignon, dont le récit laisse entendre que les deux préposés se trouvaient près de l’entrée du bureau – cf. p. 196). De fait, outre qu’elle prive l’amiral d’une protection, cette absence libère le peu d’espace de l’entrée – les deux mètres de largeur du couloir, qui sert de hall. Au moment de se séparer pour vaquer à leurs affaires, l’amiral et son aide passent devant le jeune visiteur, posté à peine en retrait, sur leur droite. Déboîtant le pas de son supérieur, le capitaine emprunte cette dernière direction. Les deux officiels rejoignent leurs bureaux respectifs, l’un situé immédiatement au-delà de la porte à double-battant, l’autre donnant sur le couloir perpendiculaire à celui de l’entrée.
Le haut-commissaire avait rendez-vous, à 15 heures, avec un journaliste français, chroniqueur francophone célèbre de la BBC, arrivé de Londres depuis une douzaine de jours. Retenu, en compagnie d’un confrère spécialisé dans l’aéronautique, à un déjeuner prolongé chez le haut-commissaire-adjoint, le général Bergeret, à la villa Saint-Raphaël, le journaliste, auquel a été promis un entretien – par l’entremise de Bergeret lui-même, qui doit l’y accompagner – ne s’est pas encore présenté au haut-commissariat. Ayant soudain remarqué les 15 heures passées, Bergeret l’a pressé de l’accompagner au pavillon annexe du palais d’été, situé à un kilomètre et demi de sa villa, avant que tous deux ne soient finalement séparés subitement l’un de l’autre, à leur sortie du domicile, lorsqu’une voiture conduite par le capitaine de frégate Montagne, adjoint de Bergeret, arrive en trombe et embarque d’urgence le haut-commissaire-adjoint, à destination du haut-commissariat, bientôt suivie d’une autre, qui freine brutalement et de laquelle sort le chauffeur pour s’approcher des gardes de la villa et leur parler, à voix basse ; lesquels répètent ensuite à Bourdan la nouvelle saisissante dont ils viennent d’être informés, tout en lui demandant de ne pas la diffuser, dans l’immédiat, mais nouvelle qui pousse, de plus bel, le journaliste à se rendre là où il avait rendez-vous (Ayant obtenu, sous son vrai nom Pierre Maillaud, une autorisation de séjour d’un mois en Afrique du Nord, dans le but d’organiser un nouveau service français d’informations mondiales, à partir de son Agence Française d’Information qu’il a fondée à Londres, en août 1940, Pierre Bourdan, depuis son arrivée à Alger, le 12 décembre, se répand en nouvelles mitigées sur le compte du général De Gaulle, notamment sur son avenir politique, en faisant état d’un système de coteries rivales s’organisant autour de lui, mais unies par un même fanatisme, d’un financement soviétique et d’une défiance croissante de Churchill à son égard et pronostiquant des ralliements individuels prochains à l’Afrique française de nombreux membres de son entourage – des ralliements qui, en effet, auront lieu, après la visite de Bourdan, et avant l’arrivée de De Gaulle lui-même, lequel, comme par un fait exprès, paraîtra en enrayer la mécanique : parmi les transfuges, de tous horizons politiques, figurent le général Odic – ancien adjoint de Weygand pour le commandement de l’air en Afrique du Nord, qui n’a passé que huit semaines à Londres, avant de gagner les Etats-Unis, en février 1942, puis Alger, treize mois plus tard – le député Charles Vallin, l’amiral Muselier, le diplomate Roger Cambon, les journalistes Pierre Comert et André Labarthe – ce dernier, un proche de Muselier et du capitaine de corvette Raymond Moullec, alias Moret, un communiste à la tête du service de renseignement de la marine française ralliée à Londres, quitte Londres, dans le même temps que Muselier et Moret, en avril 1943, pour rejoindre Giraud, auquel il tente d’inspirer un antifascisme tribunitien visant notamment De Gaulle ; trois mois plus tard, lorsque la présence de De Gaulle à la tête du CFLN se confirme, Labarthe part aux Etats-Unis, mener une nouvelle campagne de propagande, en disposant de moyens financiers considérables… que lui a octroyés Giraud, qui copréside le CFLN… L’organisation de renseignement militaire d’avant-guerre du commandant Loustaunau-Lacau et du colonel Groussard, puis le service de surveillance des personnalités de la France libre, au Carlton Gardens, dirigé par le colonel Passy, l’avaient repéré comme un agent soviétique, qui avait probablement rallié Londres, sur ordre de Staline – cf. Ordioni, Tout commence à Alger, p. 465 et 562-566, Bret, Au feu des événements, p. 227-228, 348-349 et 388, de Sérigny, Echos d’Alger, p. 193 et 216, Paillat, L’échiquier d’Alger, t. I, p. 176-178, Pierre Péan, Le mystérieux docteur Martin, p. 108, Kersaudy, De Gaulle et Churchill, ch. 7 – Dans ses mémoires, Louis Joxe, sans reprendre la liste des reproches faits à De Gaulle par Bourdan et rapportée par Ordioni et Paillat, paraît la compléter – au moins de son propre point de vue – en déclarant que « Pierre Bourdan, arrivant de Londres, avait laissé entendre que le général n’excluait pas de collaborer avec le comte de Paris » – Victoires sur la nuit, p. 64 – déclaration de Joxe dont on peut se douter qu’elle cherche à présenter sournoisement Bourdan comme un colporteur de nouvelles douteuses, dont celle-ci, qui, une fois révélée ou dénoncée comme telle, sinon comme fausse, offrirait l’avantage de pouvoir affranchir le milieu gaulliste proprement-dit – auquel n’appartient pas Bourdan, dont l’agence d’information, financée par les Britanniques, est indépendante du CNF – outre des autres reproches, de la suspicion d’une collaboration à un complot monarchiste visant Darlan, si ce n’est de la suspicion d’en avoir été l’inspirateur ou le directeur. Vient à l’appui de cette hypothèse la suite du propos de Joxe, qui donne une place importante au ferme démenti du général gaulliste François d’Astier. Pour autant, Bourdan est aussi celui qui, par le passé, s’en ait pris violemment à Darlan, dans ses chroniques londoniennes, et qui, le 20 décembre, invité sur la Radio d’Alger, s’est, de son propre aveu ultérieur, montré « assez critique sur le régime [d’Alger] », dans une intervention qu’a remarqué le haut-commissaire, qui a ensuite souhaité le rencontrer et a chargé Bergeret de l’inviter, en lui promettant une totale liberté de parole, lors de leur entretien – au point que, la veille, Bourdan déclare à son confrère Bret qu’il va conseiller à l’amiral de céder sa place au général Giraud, présent en Afrique du Nord depuis un mois et demi. Depuis la fin novembre, le haut-commissaire est engagé dans des tractations avec Paul-Louis Bret, directeur de l’agence de presse France-Afrique, agence dont il vient de lui accorder, par un décret du 14 novembre, la création, à partir d’un reste de la branche information d’Havas où il était, jusque-là, employé, AFA que Bret cherche désormais à fusionner avec l’AFI de Bourdan, d’un commun accord avec ce dernier, en vue de créer une nouvelle agence relevant de la juridiction du haut-commissariat, fusion dont l’une des conditions avancées par Bret est le remboursement par le haut-commissariat des prêts accordés à Bourdan par le gouvernement britannique – cf. Au feu des événements, p. 332-334 et 356, Carnet des jours d’attente, p. 123-126 et 141 – Bourdan est le premier Français de Londres de renommée à venir à Alger depuis l’armistice, Alger où, depuis son arrivée, on cherche, de toutes parts, à l’interroger, pour connaître la situation dans la capitale britannique. Par-delà ses critiques passées ou présentes, et, du reste, parfaitement conscient que des attaques contre Vichy venant de Londres ont pu être outrancières, Bourdan est partisan de l’union entre tous les Français. Selon l’historien Elmar Krautkrämer, le déplacement du journaliste en Afrique du Nord a été manigancé par les services secrets britanniques, afin de lui faire y annoncer que De Gaulle avait l’intention de venir s’installer à Alger, pour y établir un gouvernement composé essentiellement de militaires, à la condition que Darlan soit écarté de la scène ; annonce à la suite de laquelle, lors d’un dîner chez le secrétaire à l’Economie Alfred Pose, le 13 décembre, au gré d’une sorte de passage de relais, ce dernier fait remarquer à Bourdan qu’un gouvernement sans tournure politique est impossible, et de proposer pour y remédier que le comte de Paris y prenne part, en le patronnant, proposition à laquelle Bourdan se montre ouvert… d’autant plus que, à la fin du repas, comme pour aiguiser son intérêt journalistique, Pose lui annonce que le comte se trouve justement à Alger, depuis quelques jours… Fondée notamment sur le témoignage de Bret, qui a assisté au dîner, et le récit de Paillat rapportant des propos tenus par Bourdan, cette thèse de Krautkrämer – qui, soit dit en passant, manque de relever que Pose pourrait avoir été dans le coup des Britanniques (et sans doute des gaullistes) – est intéressante à considérer, dans la mesure où elle implique que l’intention britannique (et sans doute gaulliste) était de faire apparaître comme originellement bien distincts, d’une part, la présence du comte à Alger, arrivé deux jours avant Bourdan, et, d’autre part, le projet de De Gaulle d’y venir au pouvoir : la rencontre des deux initiatives aurait été fortuite, et le procédé aventureux et scabreux finalement utilisé par les monarchistes aurait été de leur seul ressort et ne pourrait qu’être imputé à eux seuls, bien plus De Gaulle pouvant apparaître, par la suite – au cas où le procédé en viendrait à être révélé – comme celui qui assainit la situation, reprend les choses en main, rétablit l’ordre (cf. Vichy 1940-Alger 1942, p. 317, Bret, p. 348-349, Paillat, II, p. 127-128). Comme s’ils avaient été imprégnés de l’ambiance fédératrice importée de Londres par Bourdan, ou comme s’ils y avaient fait écho, ou par une pure coïncidence, les derniers mots publics de l’amiral ont été adressés, le matin même, à un autre journaliste, Marcel Sauvage, de la Radio d’Alger : « L’union française est une chose primordiale. Qu’elle se réalise autour de moi, tant mieux. Mais peu importe ma personne. Qu’elle se réalise en soi, voilà l’essentiel. » – Le secret de Darlan, p. 304-305 ; cf. Amiral Docteur, La grande énigme de la guerre, p. 211, qui donne la variante : « la chose primordiale » ; une déclaration similaire avait été faite à Radio Maroc qui la diffusera l’après-midi même du 24, avant que la nouvelle de l’assassinat ne soit annoncée : « L’union immédiate de tous les Français combattants est absolument nécessaire. Il n’y a aucune importance que les Français se soient ralliés autour de moi. Que ce soit moi ou quelqu’un d’autre, cela importe peu ; mais il est important que cette union se fasse. » (déclaration intégrale publiée par Krautkrämer, p. 387-388) ; une troisième, plus similaire encore à la première, avait été adressée à l’hebdomadaire TAM – Tunisie-Algérie-Maroc – qui la publiera dans son édition du 26 décembre : « (…) l’union française est immédiatement indispensable. Qu’elle se fasse autour de moi, peu importe. Peu importe ma personne. Mais qu’elle se réalise en soi, voilà l’essentiel. » – Girard, Montoire, Verdun diplomatique, p. 412).
En direction de Darlan, désormais seul, s’est mis à marcher le jeune homme qui est censé attendre l’adjoint au secrétaire d’État aux Affaires politiques (dont le secrétariat réunissait celui de l’Intérieur et celui de l’Information – secrétariats couramment appelés ministères et parfois commissariats ou délégations). Alors que l’amiral franchit la porte de son bureau, dans sa direction, sur son côté droit, partent trois balles de pistolet. Les deux premières, tirées très vite, ratent leur cible : l’une termine dans une boiserie (qui tapissait sans doute le mur contigu au bureau), au fond du couloir, dont la longueur, dans cette direction, à partir de la position du tireur, ne devait pas excéder quatre mètres, l’autre dans le battant gauche de la porte du bureau, qui n’est sans doute pas encore ouvert ou qu’à peine entrebâillé : indications qui, ajoutées au fait que l’amiral a finalement été touché par un tir à bout portant, permettent, au gré d’une reconstitution sur un plan à l’échelle, de comprendre que le tireur se trouvait à environ un demi-mètre du mur contigu au bureau et à environ un mètre et demi de sa cible. À cet instant, si l’on en croit le récit de Chamine (renseignée par le très informé secrétaire aux Affaires politiques Jean Rigault), il a pu se croire sur le point d’être dévisagé par l’amiral, ou, en tout cas, d’être repéré comme pointant son arme vers lui, ce qui pourrait expliquer la précipitation et la maladresse de son tir : « Darlan (…) ouvre la porte de son bureau. Vaguement aveuglé par la pénombre qui succède au plein soleil, il s'est à demi tourné vers la silhouette inconnue » ; récit corroboré par celui de René Richard, qui fut le premier journaliste sur les lieux : « il allait entrer dans son cabinet quand, se retournant, il aperçut le visiteur » (p. 161). À l’appui de notre hypothèse, on pourra s’étonner que le tireur ait été aussi près du mur, et ainsi obligé d’effectuer un tir rasant, qui, s’il ratait, laissait la possibilité à l’amiral de disparaître dans son bureau, au lieu de s’être positionné bien en arrière de lui, et d’avoir pu ainsi obtenir un meilleur angle de tir. Venant juste de laisser passer Hourcade, sur sa gauche, il s’apprêtait probablement à se déporter vers la porte-fenêtre de l’entrée du bâtiment, avant d’être surpris et sans doute même décontenancé par le comportement de l’amiral se tournant vers lui. (cf. Chantérac, p. 230, Vergez-Chaignon, p. 196, Chamine, p. 436) L’amiral est touché au thorax par la troisième balle, tirée à bout portant, soit tout au plus à un mètre. Il tombe en avant, en heurtant, de la mâchoire supérieure, sa table de travail – une grande table située en face de l’entrée – puis retombe au sol, face contre terre, la tête orientée vers l’intérieur de la pièce. Le tireur se précipite (ou continue de se précipiter) vers sa victime, puis s’attarde, un instant, près d’elle. Il est âgé de 20 ans. Malgré l’usage de faux papiers, qui seront découverts sur lui, lorsqu’on l’interrogera dans une salle située sous le rez-de-chaussée surélevé (local réservé à la garde et au dépôt de fourniture) et dont une porte donne sur la cour du haut-commissariat, il sera identifié, vers 18 heures, au moment de quitter la cour, sous escorte policière. Venant de l’apercevoir, un chauffeur militaire, ancien camarade des Chantiers de la jeunesse, aura exprimé son effarement, en s’exclamant qu’il s’agit de « Bonnier ». L’année précédente, aux Chantiers, il lui était apparu comme « un gaulliste excité ». Après des études en métropole, Fernand Bonnier de La Chapelle avait regagné sa ville natale, Alger, le 24 décembre 1940, pour s’engager dans les Chantiers de la Jeunesse (organisation se substituant au service militaire, interdit par l’armistice), avec la ferme intention de monter au front contre l’Allemand. Vingt-deux mois plus tard, il cherchait à entrer dans le Corps franc d’Afrique (organisation paramilitaire, créée officiellement le 2 décembre 1942, quoique mise sur pied deux semaines plus tôt, en marge de l’armée régulière, par le général Giraud et le lieutenant Henri d’Astier de la Vigerie, sur la base du Special detachment, une création du Special operations executive – SOE – organisation britannique créée en juillet 1940, à la demande de Churchill ; le Special detachment, surnommé French commando, puis le Corps franc d’Afrique, qui en a pris la suite, étaient destinés, sur le modèle des corps francs de la première guerre mondiale, aux coups-de-main : destruction d’objectifs et renseignement. Pour autant, l’idée de créer un corps franc avait d’abord visé à accorder un commandement à Giraud, en compensation du fait que nombre de hauts-gradés et d’officiers de l’armée régulière, voyant en lui un militaire ayant trahi le gouvernement de Vichy et s’étant mis à la solde des Anglosaxons, en favorisant leur débarquement, n’acceptaient pas de le voir prendre le commandement en chef des forces françaises, quand, de leur côté, les conjurés français et étasuniens qui avaient préparé le débarquement souhaitaient, avant tout, le voir prendre la tête du gouvernement civil. Le 13 novembre, tout en accordant la création du Corps franc, Giraud avait finalement obtenu le commandement en chef des forces terrestre et aérienne françaises. – cf. Chantérac, p. 146-152) Jugé arrogant et trop entreprenant par les sélectionneurs, et coupable de s’être octroyé lui-même l’uniforme (britannique) et le grade français de sous-lieutenant, Bonnier n’avait pu faire autrement que de demeurer dans sa mouvance ; cependant que, selon plusieurs témoignages concordants – notamment celui d’un officier du SOE, Michael Foot, et ceux de deux sous-lieutenants du French commando, Claude Bures et Pierre Raynaud – il avait bien été recruté dans le French commando et y avait reçu un grade d’officier : selon Foot, de lieutenant (cf. Vergez-Chaignon, p. 131-132, 173 et 340, Foot, SOE 1940-1946, p. 211).
En fin de matinée, Bonnier était venu accomplir son acte, mais avait dû renoncer, car l’amiral, qui était à court d’effets personnels depuis son départ de métropole, était parti chez son bottier acheter deux paires de chaussures, et n’était pas revenu à son bureau (cf. Robichon, p. 431-432). Le capitaine Hourcade avait fait « deux pas » en direction du couloir (amorce de couloir ou renfoncement) sur lequel donnait son propre bureau, lorsque le premier coup de feu est parti. Revenant sur ses pas, il s’est rué vers le bureau du haut-commissaire et s’est jeté sur le meurtrier, en le saisissant à la gorge et au poignet. Une balle part en l’air et lui effleure la joue et l’oreille. Dans leur lutte, les deux hommes sont emportés dans un tournoiement dont Bonnier parvient à se dégager, en gagnant un coin de la pièce, d’où il tire une balle dans la cuisse gauche de celui qui n’a pas renoncé à le maîtriser. Le vacarme a rameuté du personnel, parmi lequel se trouve même un secrétaire d’État, en charge des Affaires étrangères – « de tendance gaulliste », selon Kammerer, « réputé royaliste », selon Xavier Walter – Jacques Tarbé de Saint-Hardouin ; lequel, selon le témoignage de Mario Faivre, un ami de Bonnier, avait été prévu par le planificateur de l’assassinat pour y jouer un rôle : orienter immédiatement l’enquête vers les agents de l’Axe et être de ceux qui ordonneront le transfert de Bonnier dans les locaux de la sécurité du territoire, où des complices permettront son évasion. De fait, il aura eu un comportement étrange, sur le moment : demeuré dans son bureau contigu au couloir, le temps de s’exclamer à l’adresse de son adjoint Michel Louët – « de tendance gaulliste » (Sérigny), « anti-darlaniste notoire » (selon Saint-Hardouin lui-même, cité par Bret) : « On vient de tuer quelqu’un », et de le laisser sortir, en premier, pour voir ce qu’il en est, il finit par franchir, à son tour, derrière le diplomate Geoffroy de La Tour du Pin, qui se trouvait lui aussi dans son bureau, la dizaine de mètres le séparant de la victime… qui n’est pas morte ! Un quart d’heure plus tard, le journaliste René Richard, qui avait rendez-vous, à 15 heures, avec lui et avec La Tour du Pin, diplomate récemment arrivé de Madrid, pour s’entretenir, avec eux, sur la situation politique espagnole, et qui semble avoir pu atteindre le bureau du ministre, sans avoir appris la nouvelle de l’assassinat (la question de savoir si la raison en aurait été qu’il serait arrivé à l’heure restant posée, comme nous allons le voir), entame, avec les deux officiels, la discussion sur le sujet initialement prévu, comme si de rien n’était, lorsque, soudain, un lieutenant pousse brusquement la porte et, bouleversé, annonce la mort de l’amiral, ce sur quoi Richard s’enquiert de savoir quel amiral, la réponse venant finalement de Saint-Hardouin : « L’amiral Darlan, parbleu. Il y a un quart d’heure qu’un individu vient de tirer sur lui. » De deux choses l’une, soit le meurtre avait eu lieu, avant que Richard n’arrive au haut-commissariat, soit il eut lieu, pendant qu’il était déjà à l’étage, dans le premier cas, sans que l’on comprenne comment il a pu traverser le rendez-de-chaussée, pendant le quart d’heure fatidique, en ne s’étant rendu compte de rien, et, dans le second cas, sans que l’on comprenne comment le bruit des détonations et le brouhaha qui s’ensuivit n’étaient pas parvenus à ceux qui se trouvaient à l’étage, qui plus est, toujours dans ce cas, Saint-Hardouin se serait donc attendu à l’assassinat, au moment précis où il eut lieu. La seconde hypothèse demeure, a priori, la plus vraisemblable, ne serait-ce que par ce que l’on comprendrait mal qu’un journaliste eût pu avoir une demi-heure de retard pour un rendez-vous avec un ministre (quoique, de son côté, dans ses souvenirs, Pierre Bourdan confesse avoir la réputation d’être en retard à tous ses rendez-vous, tout en se réjouissant que, malgré tout, comme nous l’avons vu, ce fut Bergeret qui allait le mettre en retard, dans le cas de celui avec le haut-commissaire ; il s’en réjouissait, car il aurait pu paraître jouer de sa réputation comme prétexte à ne s’être pas trouvé pris dans la fusillade). Elle reste néanmoins chronologiquement incompatible avec le récit rapporté par Kammerer et Paillat, selon lequel Louët, La Tour du Pin et Saint-Hardouin se sont rendus, d’abord les deux premiers puis le troisième, auprès de l’amiral à terre, dans les premières minutes suivants les coups de feu – récit pouvant néanmoins être soupçonné d’avoir cherché à embellir le comportement des diplomates, d’autant plus que les premières minutes furent le moment d’un déchaînement de violence dans le bureau du haut-commissaire. Il reste alors une hypothèse alternative : sachant que Richard avait rendez-vous avec lui, Saint-Hardouin aurait pris des précautions, en donnant la consigne de canaliser le journaliste jusqu’à son bureau, de l’isoler de ce qui venait d’avoir lieu au rez-de-chaussée. C’est ce que corrobore, d’ailleurs, au moins en partie, le fait que Richard dise avoir dû « parlementer » avec le garde posté derrière la grille, « qui se laissa convaincre » de le laisser passer par la vue du carnet sur lequel le journaliste avait inscrit le rendez-vous, avant de lui déclarer qu’il allait l’accompagner, sous-entendu jusqu’au bureau de Saint-Hardouin. Du reste, seulement une dizaine de minutes pourraient s’être écoulées entre la maîtrise de Bonnier et sa conduite au sous-sol, durée pendant laquelle l’amiral partait pour l’hôpital, Hourcade, allongé au sol, hurlait contre l’agresseur, puis commençait à prendre son mal en patience, et les diplomates accomplissaient leur aller-retour depuis leur bureau. Richard pourrait être arrivé, au terme de cet intervalle, avec une petite demi-heure de retard, après avoir été notamment ralenti à la grille du parc. En tout cas, son récit ne peut guère être remis en doute, puisque, pour l’essentiel, il se trouve être corroboré par une déposition faite au juge Voituriez, le 10 janvier 1943, par le commissaire Garidacci, qui n’était pas présent – et qui, du reste, se trouvait avoir pris le café avec Richard, au domicile de celui-ci, comme ce dernier le raconte – mais qui dit avoir été renseigné par « un informateur très sérieux » : selon ce dernier, l’homme qui est entré brusquement dans le bureau de Saint-Hardouin s’appelait Brucel et a déclaré : « Ça y est, il est mort », et c’est La Tour du Pin qui a répondu à Richard, « qui n’avait pas l’air au courant », par ces mots : « Mais l’amiral ! Ça nous coûtera encore deux heures d’essence. » (allusion étant ainsi faite au rationnement de l’essence et aux dépenses en la matière dues au protocole accompagnant le décès d’un chef de gouvernement). Remarquons que cette déposition rend possible que Saint-Hardouin ait donné à son adjoint Louët la consigne d’aller voir ce qui venait de se passer. Mais remarquons aussi que, lors de cette même déposition, Garidacci est très porté à faire paraître suspect La Tour du Pin, en faisant de lui – au mépris du registre des visiteurs, tel qu'inventorié par Vergez-Chaignon – la personne qu’a demandé à voir Bonnier. Remarquons, bien sûr, aussi, que, dans tous les cas, il y aurait-il eu au moins un membre du personnel du haut-commissariat (Saint-Hardouin ou La Tour du Pin) à s’attendre à ce que l’assassinat eût lieu, en ces jours, si ce n’est en ce jour… (cf. L’énigme d’Alger, p. 159, Chamine, p. 437 et 574, Paillat, p. 149, Kammerer, p. 618, Voituriez, p. 283).
Blessé, affalé au sol, après avoir heurté du front un coin de la cheminée, le capitaine Hourcade doit laisser le chauffeur de l’amiral, l’huissier et le planton, ainsi qu’un aspirant, finir de s’emparer, à coups de chaise, de celui qui se dirige vers la fenêtre grande-ouverte et dont le chargeur est désormais vide (il contiendrait vraisemblablement encore quatre, sinon cinq, autres cartouches, si, sur le chemin du palais, Bonnier n’avait pas essayé, en tirant « plusieurs coups », l’arme que venait de lui proposer son camarade Jean-Bernard d’Astier, lequel, ainsi que Mario Faivre – le chauffeur et ancien propriétaire de l’arme – rapporte la scène ; le pistolet utilisé, un semi-automatique 7,65 Ruby, avait un chargeur d’une contenance de neuf cartouches, qui pouvaient même être complétées d’une dixième engagée dans le canon, or, comme nous l’avons vu, cinq coups ont été tirés, comme le confirme, d’ailleurs, le fait, rapporté par Vergez-Chaignon, que cinq cartouches vides éjectées auront été retrouvées sur les lieux par les enquêteurs, ainsi que quatre balles, auxquelles s’ajoute celle restée dans le corps de la victime ; deux autres chargeurs pleins se trouvent dans une poche de son pantalon). Le chef de cabinet du haut-commissaire, le contre-amiral Battet, donne l’ordre de transporter l’amiral jusqu’à sa voiture, dont, aussitôt, le chauffeur, l’adjudant Vuichard, ouvre grand toutes les portières. Saint-Hardouin, aidé de son collaborateur Michel Louët, transporte l’amiral gravement blessé mais conscient, jusqu’à la banquette arrière de la voiture (Ils portent la victime debout, en la tenant sous les épaules, après avoir commencé par la porter allongée, en la tenant par les épaules et par les pieds, autant de manipulations très périlleuses pour elle : il aurait fallu appeler une ambulance et l’attendre. En outre, ils acceptent le choix de l’hôpital militaire Maillot, au nord de la ville, à quatre kilomètres et demi, soit une demi-heure de route, alors qu’une clinique privée, située à moins de deux cents mètres, aurait fait l’affaire). Pierre Ordioni, qui avait rendez-vous avec le général Bergeret à 15 h 30, s’approche de l’attroupement et commentera : « L'amiral a les yeux grands ouverts, mais la bouche tuméfiée. J'ai l'impression qu'il cherche à parler, sans le pouvoir (…) J'ai fait la guerre, et je sais qu'il ne faut jamais ni remuer ni porter de cette façon un grand blessé sans risque de provoquer une hémorragie. » (Tout commence à Alger, p. 470-471) Alors que le contre-amiral Battet prend place sur le siège passager avant, Louët s’installe à côté de la victime et y restera jusqu’à l’hôpital, direction que le chauffeur est censé avoir prise, sur ordre de Battet, pour qui, si l’on en croit le témoignage de La Tour du Pin recueilli par Claude Paillat, une clinique privée, autrement dit un hôpital civil, était inappropriée à la réception d’un amiral. Pendant le trajet, le contre-amiral, se retournant vers la victime – qui, d’une main maladroite, cherche à défaire les boutons du haut de sa veste – a des paroles d’encouragement à son adresse : « On vous sortira de là, on vous sauvera », auxquelles l’amiral répond par un signe de tête négatif. Le gouverneur Yves Chatel, qui s’est rapidement rendu à l’hôpital, dira à Pierre Ordioni que le haut-commissaire « a conservé sa lucidité jusqu’à la fin, et qu’il est mort sans avoir pu prononcer un seul mot » (p. 473). Bonnier savait que l’adjoint du secrétaire aux Affaires politiques Jean Rigault serait absent. Il n’a pas eu le temps de s’enfuir par la fenêtre donnant sur le parc, qu’entoure un mur d’enceinte facile à escalader – fenêtre dont deux de ses amis et complices, son chauffeur de l’après-midi, Mario Faivre, et son accompagnateur du matin et de l’après-midi, Jean-Bernard d’Astier, diront qu’il avait été prévu qu’elle fût grande ouverte, pendant qu’une voiture attendrait le fugitif, dans la rue de Gascogne, de l’autre côté du mur (Nous verrons qu’il y a lieu de se méfier du témoignage douteux et tardif d’un autre accompagnateur de l’après-midi, Roger Rosfelder, selon lequel la fuite devait se faire par l’escalade du mur donnant sur la rue Michelet, près de l’entrée principale du parc, au terme de la traversée entière de ce dernier). L’aspirant l’a retenu par la jambe, au moment où il allait sauter, d’une hauteur d’environ deux mètres (la fenêtre étant celle d’un étage au-dessus d’un demi-sous-sol). Transporté à l’hôpital, au nord de la ville, où il arrive à 15 h 55, l’amiral, dont la plupart des organes vitaux sont atteints d’hémorragie, décède, au moment d’être déposé sur la table d’opération.
Le beau temps peut-il suffire à expliquer que l’une des deux fenêtres du bureau était ouverte, nonobstant que, sans doute à une autre saison, un trop beau temps et sa forte chaleur auraient pu justifier qu’elle fût fermée ? Malgré le soleil, le froid était vif, cet après-midi-là. C’est, du moins, l’avis de Pierre Ordioni, présent à Alger, qui parle du « froid très vif de cet après-midi de décembre » (Le secret de Darlan, p. 305), Ordioni dont nous verrons que, en outre, il observa une dégradation de la météo, sous la forme d’une brume tombante, en seconde partie de l’après-midi, état soudain qu’a pu aussi évoquer, mais pour un autre moment de la journée, le journaliste-écrivain Jacques Robichon, qui n’était pas à Alger, ce jour-là, et qui, pour les environs de dix heures du matin, heure du rendez-vous entre Cordier et Bonnier, parle d’un « ciel maussade », et qui, plus étrangement encore, pour les environs de 14 heures, heure où Bonnier se présente pour la seconde fois au haut-commissariat, donne la description suivante : « Le temps demeurait couvert et une brume froide d’hiver enveloppait Alger », temps qui empire, manifestement, selon lui, en fin d’après-midi : « Une pluie fine et froide tombait sur la ville » – Robichon pour qui « un feu de bûches brûlait dans la cheminée » du bureau de l’amiral, au moment du drame – précision qu’il peut avoir recueillie de l’aspirant Albert Maury, l’un des tout premiers intervenants sur les lieux (cf. p. 432 et 434-435). Dans son ouvrage Expédients provisoires, Renée Pierre-Gosset, qui, comme Ordioni, était présente à Alger, parle, pour le même jour, du « soleil d’hiver suspendu au-dessus de la rade [qui] dore doucement, sans les réchauffer, les jardins du Palais d’Eté, leurs chemins bien balayés, le feuillage dru de leurs palmiers » (p. 223). Les observations des témoins directs Ordioni et Pierre-Gosset sont corroborées par celles d’autres témoins directs : ainsi, Richard et de Sérigny parlent d’ « une magnifique journée de décembre » (p. 158), Mario Faivre déclare que « la veille de Noël, il fait un temps doux et ensoleillé » (Nous avons tué Darlan, III), observation néanmoins faite le matin, avant onze heures, et par un jeune homme âgé de vingt ans, sportif et habitué des bivouacs. En outre, ce sont encore des récits de témoins directs qui ont permis à Kammerer de parler d’ « une journée radieuse d’hiver » (p. 617), à Peter Tompkins, d’ « une radieuse journée ensoleillée, à l’air vif » (p. 185), à Henri Michel d’ « une de ces magnifiques journées d’hiver ensoleillées comme sait en prodiguer le climat méditerranéen » (p. 386), et à Alain Decaux, d’entamer son récit des événements, à la télévision, par ces mots : « Il fait très beau, un temps magnifique, un ciel sans nuages ». À propos du lendemain matin, « le matin de Noël », un témoin direct, le comte de Paris, parle de « la lumière froide qui tombait sur les choses et les gens » (Mémoires d’exil et de combats, p. 205), observation faite, cette fois, par une personne atteinte de paludisme. Il s’agit, bien sûr, d’autant d’observations qui sont en pleine contradiction avec le récit de Robichon, récit néanmoins problématique, à plus d’un titre, et dont il conviendra de procéder à la critique, comme nous le ferons.
À propos de la fenêtre, Jean-Bernard d’Astier rapporte le témoignage inédit et très important de Pierre Raynaud, membre du Corps franc, camarade et grand ami de Fernand, dont il avait reçu les confidences, en début de matinée du 24. Avant de citer son camarade, Raynaud avertit le lecteur : « Voici exactement ce qu’il me dit. Les jours suivants je n’ai eu que trop à me répéter ses paroles. Bien conscient de l’importance de la révélation dont j’étais dépositaire, je l’ai gravée en mémoire. » Nous aurons l’occasion de citer d’autres parties du témoignage, mais, pour l’heure, notons qu’il y ait question de la fenêtre : « (…) L’abbé [Cordier, adjoint d’Henri d’Astier] a tout organisé. J’ai piqué le révolver de Sabatier. J’ai des papiers. Une fenêtre du bureau de Darlan sera ouverte, je sortirai par là et partirai par le parc (…) Je n’ai rien à craindre, un échelon de police est avec nous. » Plus loin, Raynaud commente, en apportant une double précision : « Je compris qu’il n’avait pas eu besoin de ″piquer″ le révolver de Sabatier, il ne disait pas pistolet » (Témoignage et récit de Pierre Raynaud pour Mario Faivre, publié en annexe de Qui a tué Darlan ?, p. 85) (Précisons que Gilbert Sabatier était un sergent-chef du Corps franc, qui, selon le dossier de l’enquête consulté par Vergez-Chaignon, avait déclaré le vol de son arme, pendant qu’avait lieu l’assassinat, alors que, selon Mario Faivre, il ne l’a fait que le lendemain matin, juste après avoir découvert sa disparition, et alors que selon le juge Voituriez, censé être l’auteur du dossier consulté par l’historienne, mais dont on sait que, faute de pouvoir le consulter lui-même, au moment d’écrire son ouvrage, il a dû avoir recours à sa mémoire – et sans doute à son intuition qui avait pu naître de ses méditations sur sa propre enquête clôturée prématurément et qui avait pu le conduire à procéder à des reconstitutions de faits ou d’événements – « le révolver utilisé par Bonnier avait été affecté à un nommé Sabatier, petit gradé des corps francs (…) ce Sabatier avait fait une déclaration de perte de cette arme dès le 23 décembre 1942... » Selon le commissaire Achiary, cette déclaration – que l’on datera du 24 – avait donné le sentiment au capitaine Castaing, le chef du renseignement du Corps franc, qui l’avait reçue de Sabatier, en tête-à-tête, que l’arme utilisée par Bonnier était celle dont Sabatier avait déclaré la disparition – cf. procès-verbal reproduit par Chamine, p. 569, et Vergez-Chaignon, p. 315-317, Faivre, IV, Voituriez, p. 183) Pareillement au témoignage de Raynaud, celui de Mario Faivre, citant le plan établi par l’abbé Cordier, laisse entendre que la fenêtre n’aurait pas dû être ouverte, que quelqu’un l’avait ouverte pour Bonnier : « Cette porte [du bureau de l’amiral] n’est jamais fermée à clef. Elle l’aura été au loquet afin que personne ne puisse se rendre compte à l’avance [sous-entendu, depuis le couloir] que la fenêtre du bureau a été ouverte. » (Nous avons tué Darlan, III) Notons que ce plan ne semble pas avoir tenu compte du fait que l’huissier et le planton étaient tenus par le protocole d’ouvrir la porte du bureau, juste avant l’arrivée de l’amiral, ce qui, si la porte a bien été ouverte protocolairement, peut signifier que, là encore, les deux hommes avaient reçu des consignes spéciales, leur enjoignant notamment de ne pas s’occuper des fenêtres.
Dans son témoignage écrit adressé au fils de l’amiral Darlan, le capitaine Hourcade ne précise pas si la porte du bureau était ouverte, précisant simplement que les deux préposés étaient anormalement absents. Selon Arnaud de Chantérac, ils venaient d’ouvrir la porte, avant de disparaître (L’auteur semble avoir trouvé l’information dans ce qu’il nomme « un compte-rendu inédit du pilote personnel de Darlan », conservé dans les archives du père Gabriel Théry, un agent gaulliste dont nous aurons l’occasion de reparler). Selon Chamine (informée par Jean Rigault), comme nous l’avons vu, c’est l’amiral qui a ouvert la porte. Enfin, selon Robichon, dont nous avons déjà dit que le récit est souvent sujet à caution, Darlan, en tombant, a ouvert la porte dont il venait d’actionner la poignée, autrement dit le pêne ou le loquet. Le journaliste-écrivain semble reprendre la version de La dépêche algérienne du 25 décembre décrivant l’instant après les coups de feu : « l’amiral s’affaisse immédiatement poussant la porte qu’il avait entrouverte », et dont celle du Petit Parisien du 26 a tout l’air d’être une amplification ou une paraphrase maladroite : « La victime chancela et alla s’écrouler à l’entrée de son bureau, poussant dans sa chute la porte de la pièce ». Or, cette porte était à double-battant, et l’amiral n’aurait donc sans doute eu cherché à ouvrir qu’un seul battant, qui, logiquement (le nombre de droitiers étant plus élevé que celui de gauchers, et le confort d’utilisation de la porte devant être favorisé dans le sens de l’entrée), aurait dû être celui de droite, auquel devaient être fixés le loquet et la serrure ou le verrou. Puisque l’enquête le dit être tombé à gauche de la porte, le mot « porte » y désigne sans doute l’ouverture dans le mur, autrement dit l’embrasure, et donc, vraisemblablement, la porte en bois grande ouverte, d’autant plus qu’en ne poussant que le battant de droite, il avait de fortes chances de tomber au milieu de l’espace destiné à celui-ci et donc à droite ou, à la rigueur, au milieu, de l’embrasure, nonobstant qu’il pourrait avoir cherché instinctivement à se protéger derrière le battant de gauche resté fermé, en entamant, du même coup, un déplacement vers la gauche, comme peut l’étayer le croquis des lieux effectué par Bonnier, le matin du 25, à la demande du juge Rondreux, sur lequel la table de travail, qu’est venu heurter l’amiral dans sa chute et qui était disposée perpendiculairement au mur encadrant la porte, se trouve indiquée à gauche de l’embrasure, avec le pan intérieur latéral de laquelle son extrémité longitudinale avant s’aligne parfaitement. S’il est très improbable que l’amiral ait pu s’orienter, de biais, jusqu’à cet endroit, pour autant, l’alignement du bord de la table et de l’embrasure semble contredit par une photo de l’amiral assis à son bureau (publiée dans Le secret de Darlan de Pierre Ordioni, et, dans une version entière et d’un peu meilleure qualité, dans le film documentaire Darlan ou le troisième homme de Vichy, à la 57ème minute), montrant le battant gauche de la porte sur le bord gauche de la photo (La version du documentaire révèle un détail secondaire : une échelle ou un escabeau était appuyée à la porte, sans doute pour l’empêcher de se rabattre, le temps de la photo). Selon cette photo, la table de travail se trouvait beaucoup plus en avant, vers le centre de la pièce, que ne l’indique Bonnier ; d’ailleurs, elle n’aurait sans doute pas pu être disposée selon son croquis, qui, autant qu’on puisse en juger, aurait à peine laissé à l’amiral la place de s’asseoir le dos collé au mur, pour ne pas dire, comme nous allons le voir, à la cheminée. Cette correction à apporter au croquis de Bonnier – qui, au passage, s’ajouterait à celle touchant le sens d’ouverture des battants, sans doute indûment représentés tirants, à savoir s’ouvrant vers l’extérieur (indu que tend, d’ailleurs, à prouver la photo, alors que l’hypothèse d’une porte à battant volant, porte va-et-vient, est très improbable, étant donné la faible largeur du couloir et, surtout, le fait que le photographe l’aurait eu certainement ouvert vers l’extérieur pour l’enlever de sa prise de vue) – permettrait de recevoir l’hypothèse de l’amiral ouvrant le battant de droite, tombant en avant, la tête contre la table, puis basculant sur la gauche, derrière le battant fermé. Hourcade décrit « l’assassin (…) sautant par-dessus le corps (…) pour viser à nouveau », au moment où il cherchait à mettre la main sur lui ; ce qui indiquerait que Bonnier se dirigea immédiatement vers la gauche, afin de gagner la fenêtre, en passant derrière le bureau (et non devant, comme l’indique le croquis), à moins que, tombée à gauche, la victime n’ait eu les jambes laissées en travers de la partie droite de la porte. D’un autre côté, il est possible que l’amiral ait eu ouvert le battant gauche (sur lequel auraient été fixés la poignée ou le loquet, selon une disposition qui n’est pas la plus courante, dans le sens de l’entrée : la photo publiée dans le documentaire montre l’absence de poignée, mais ne permet pas d’exclure la présence d’une petite manette de loquet – dont parlait Cordier – le détail pouvant être impossible à distinguer de l’aspect flou et sombre de la porte créé par le hors-focale et la teinte du bois). Le battant droit, étant resté fermé, aurait obligé Bonnier à enjamber le corps pour gagner l’espace situé devant le bureau, le battant fermé lui offrant, du même coup, l’avantage d’être protégé de l’arrivée d’Hourcade. Cette hypothèse, qui permet de relier, au mieux, tous les éléments avérés, tendrait à indiquer que les deux battants de la porte étaient fermés, à l’arrivée du haut-commissaire (En effet, si l'un des battants était fermé, quand Bonnier est entré, c'est donc que l'amiral avait ouvert l'autre, puisque le protocole, s'il avait été appliqué, exigeait que les deux battants eussent été ouverts par l'huissier). Si l’on se souvient que le plan de Cordier prévoyait que la porte, « jamais fermée à clé (…) l’aura été au loquet », une telle indication ne peut s’entendre que relativement au protocole qui prévoyait que la porte soit ouverte, juste avant que le haut-commissaire ne l’emprunte, car on ne comprendrait pas que, en l’absence de ce dernier, l’intérieur de son bureau ait été ordinairement laissée, en permanence, à la vue des passants du couloir, qui plus est à la vue immédiate de ceux qui entraient et sortaient du bâtiment. On pourra, certes, s’étonner que, dans sa note à Alain Darlan, Hourcade n’ait pas rapporté avoir constaté cette entorse au protocole, à moins que, dans son esprit, la mention de l’absence de l’huissier et du planton (un spahi) n’ait sous-entendu que personne ne s’était occupé d’ouvrir la porte. En somme, rien ne permet, a priori, d’être vraiment sûr de l’état de la porte, à l’arrivée du haut-commissaire… si ce n’est, peut-être, « le croquis riche et précis de la scène et du déroulement des faits » que dressa le commissaire de circonscription, Pierre Mousset, selon Vergez-Chaignon, qui, par ailleurs, affirme – de manière très étonnante, relativement au témoignage de Hourcade – que, dès l’arrivée de la voiture de l’amiral, le spahi est allé ouvrir les deux battants de la porte du bureau, tandis que l’huissier allait à la rencontre de l’arrivant pour le saluer, ce que, notons-le, il n’a pu faire qu’en sortant sur le perron… ouverture des battants et sortie sur le perron que pouvait rapporter le procès-verbal d’audition de l’huissier, Louis Saunière, daté du 24, puisque, au demeurant, aucun procès-verbal d’audition du spahi, Amar ben Saada, n’est répertorié dans les archives pour la journée du 24, cependant que l’homme est mentionné comme témoin à charge, lors du procès de Bonnier, le lendemain soir. Pour affirmer que le spahi et l’huissier se sont comportés de la sorte, Vergez-Chaignon se base probablement sur au moins l’un des deux documents que sont le procès-verbal du second et le croquis du commissaire (dont elle ne reproduit aucun) (cf. p. 196, 203 et 251). Avant même le croquis du commissaire et le témoignage de l’huissier, pourrait éventuellement constituer un bon indice le croquis de Bonnier, sur lequel les deux battants sont représentés ouverts, comme si Bonnier les avait vus tels, alors que l’amiral n’aurait sans doute pas eu ouvert les deux, pour n’en avoir eu ni le besoin, ni le temps… cependant que la probable erreur du sens d’ouverture des battants ne plaide pas en faveur de l’authenticité du détail, nonobstant qu’elle a pu être nécessitée pour libérer de la place à l’intérieur de la pièce et ainsi éviter une surcharge du croquis.
Ajoutons que, selon un témoignage recueilli par Alain Decaux en 1979, Bonnier aurait déclaré au policier Edmond Ricard, qui, le 24, d’environ 20 heures à minuit, était chargé d’effectuer, avec un collègue, sa garde-à-vue, après que les commissaires eurent terminé son interrogatoire : « quand j’ai pu m’approcher de Darlan, il ouvrait la porte de son bureau (…) » Mais il convient de remarquer que la relation que fait le policier du dialogue qu’il est censé avoir eu, à l’occasion de sa garde, si elle contient des éléments probants – ainsi le fait que l’assassinat aurait été décidé pour la veille de Noël, parce que, ce jour-là, son auteur terminait une permission de cinq jours et devait gagner, le lendemain, le front tunisien, avec sa compagnie, informations corroborées par deux membres du Corps franc, le sergent Sabatier et le lieutenant Gendron – contient aussi des éléments douteux, dont certains vont jusqu’à la fausseté ou l’invraisemblance manifestes : 1) Bonnier serait arrivé au palais d’été avec une convocation – à la rigueur, on peut supposer qu’il avait bien en poche une convocation au nom de La Tour du Pin et qu’il ne s’en est pas servi, ayant finalement décidé d’adresser une demande d’audience à Joxe ; 2) il aurait été tiré à la paille la plus longue parmi cinq camarades – et non à la paille la plus courte parmi quatre, comme l’a rapporté Philippe Ragueneau, deux tirages distincts, à plusieurs jours ou semaines d’intervalle, n’étant cependant pas exclus, puisqu’un tel procédé de désignation n’aurait eu, comme le dit Pierre Raynaud, qu’une dimension émulative, nullement décisive ; 3) le nom de sa mère était « de la Chapelle », ce qui est assurément faux ; 4) il a blessé accidentellement Hourcade, d’une balle à la cuisse, en se débattant avec lui, au contraire de ce dont a témoigné, de façon très circonstanciée, le capitaine ; 5) bien que, avant d’effectuer sa garde, le policier avait reçu du commissaire Esquerré l’interdiction d’adresser la parole au gardé-à-vue, il parle longuement avec lui, sans manifester, à ce propos, la moindre retenue ni le moindre remords. Pour autant, étant un gardien de la paix, cycliste à la police d’Etat d’Alger, qui avait été très exceptionnellement affecté, pour quelques heures, à la surveillance du gardé-à-vue, il pouvait se considérer moins concerné, moins assujetti, par une consigne venant du directeur d’un service auquel il n’appartenait pas, et alors même qu’il ignorait l’identité du gardé-à-vue et la raison de sa garde-à-vue, éléments que celui-ci va mettre un certain temps à lui révéler, au cours de l’entretien ; du reste, dans son témoignage à Decaux, il censure le nom de celui que Bonnier lui a désigné comme lui ayant fourni l’arme – laquelle est, d’ailleurs, simplement désignée comme étant un « pétard » identique à celui qui pend au baudrier de Ricard, précision qui, a priori, n’est pas pour nous éloigner d’un pistolet Ruby – mais tout en laissant aussi paraître un éventuel indice : « ″C’est par le… que vous l’avez eu ?″ Alors Bonnier me regarde de son air franc, incline légèrement la tête vers l’avant et je vois sa bouche s’ouvrir pour prononcer le mot ″oui″ », l’article « le » ne pointant évidemment pas vers l’abbé Cordier, mais plutôt vers le sergent Sabatier, voire le Corps franc ou le SOE, voire encore le fils d’Henri d’Astier, Jean-Bernard, voire, enfin, le lieutenant d’Astier, grade de lieutenant que se trouvait néanmoins avoir aussi Cordier, cependant que ni lui ni d’Astier, et sans doute encore moins lui que ce dernier, n’étaient ordinairement nommés avec leurs grades. S’il enfreint l’interdiction de parler au gardé-à-vue, il ne la transmet pas moins scrupuleusement, sur le coup de minuit, à un collègue auquel il passe le relais de la garde et qu’il ne connaît pas et qui reste donc non identifié (cf. Decaux, p. 114-119). La question pourrait être éventuellement de savoir qui fut l’auteur des inexactitudes du témoignage : le policier, dans sa façon de restituer de mémoire le dialogue, longtemps après qu’il avait eu lieu, voire dès le lendemain, après avoir pu être influencé par la lecture de journaux (dans lesquels figurera, outre la mention de la porte fermée, l’erreur sur le nom de la mère), ou Bonnier lui-même, pour des raisons qui resteraient à déterminer : en parlant d’une convocation, il chercherait à manifester qu’il dispose d’appuis importants au sein du haut-commissariat et que sa garde-à-vue n’est qu’une formalité sans conséquence ; en mentant sur le nom de sa mère, dont le nom de jeune fille était Scorcia, il chercherait, maladroitement et naïvement, à insinuer le doute sur la parenté de son père avec celui qui, jusque-là, avait été son tuteur et n’était autre que son oncle, par souci de ménager ce dernier, qui était résistant en zone métropolitaine occupée (Vient à l’appui de cette hypothèse, le témoignage d’un membre du Special detachment, Bob Maloubier, à l’adresse duquel Bonnier avait commis le même mensonge, quelques semaines auparavant… une habitude qu’il pourrait donc avoir prise, plutôt que par naïveté, en suivant des instructions – cf. Les coups tordus de Churchill, p. 31-32)… enfin, en affirmant avoir blessé accidentellement Hourcade, il va de soi qu’il chercherait à se défendre de l’avoir pris comme cible. Pour autant, pour en revenir à notre propos du début, que penser de la porte du bureau décrite comme fermée ? S’agirait-il d’un ajout, d’une amplification, qu’aurait effectué plus ou moins inconsciemment Ricard, en reconstituant la scène que lui avait décrite Bonnier ? D’un autre côté, le témoignage du « pilote personnel de Darlan » – le commandant Lionel Chassin, futur général – qu’a recueilli Gabriel Théry, dans les mois suivants, sous le titre « Reconstitution de l’assassinat de Darlan », et sur lequel dit s’être basé Chantérac, est le fait d’un homme qui n’est jamais nommé parmi les premiers à avoir été présents sur les lieux du crime, et qui, pour faire sa reconstitution, a très probablement été tributaire du témoignage de l’huissier et du croquis de Mousset (deux documents dont on rappellera que Chantérac n’y avait pas accès, lorsqu’il a écrit son ouvrage). Quant à Bonnier, il fait son croquis montrant les battants ouverts, après avoir été convaincu par le commissaire Garidacci (suivant les consignes du directeur de la sûreté générale Muscatelli), comme nous le verrons, d’accepter de déclarer avoir agi seul, sans complicité ni incitation. De plus, le juge Rondreux, qui lui demande de réaliser le croquis, le 25, se trouve être, ce jour-là, totalement au diapason du commissaire, tous deux étant bien décidés à ce que l’affaire soit réglée au plus vite, sans complément d’information (cf. Vergez-Chaignon, p. 245). Tout porte à croire que Hourcade dit vrai, lorsqu’il affirme qu’ « il n’y avait ni planton, ni huissier » dans le couloir (ce qui exclut même que l’huissier serait sorti du bâtiment pour aller au-devant du haut-commissaire, car le capitaine n’aurait sans doute pas omis de mentionner l’avoir croisé sur le perron, d’autant plus si cette présence n’était pas habituelle). Et, s’il ne précise pas l’état de la porte du bureau (question que nous tenterons de finir d’élucider, dans notre avant-dernier chapitre), ce pourrait être par « extrême prudence », disposition qui, selon son fils, était la sienne au moment de rédiger sa note à Alain Darlan.
Si nous avons déjà pu soupçonner que des complicités de membres du gouvernement de l’amiral Darlan, dont l’annexe du palais d’été était le siège, ne sont pas à exclure, nous pouvons soupçonner aussi que le meurtrier avait reçu une instruction, en matière de combat. S’il est projeté dans un angle de la pièce, ce n’est sans doute pas tant du fait du capitaine Hourcade que de son fait à lui, même si le témoignage du capitaine à Alain Darlan paraît laisser ouverte la question : « [Bonnier] fit un violent mouvement pour se dégager, nous fîmes un ou deux tours debout, accrochés l'un à l'autre, pendant lesquels il tira encore un coup de revolver qui m'effleura la joue. Puis cette rotation rapide nous sépara, et il fut projeté dans l’angle de la pièce opposé au bureau » (cité par Alain Darlan, p. 244, et Ordioni, Le secret de Darlan, p. 306 ; la citation que Louis Hourcade fait de la même note de son père dit : « il alla valser dans l’angle de la pièce opposé au bureau », qui semble avoir été le texte original que s’est donc permis de retoucher Alain Darlan), alors qu’Alain Decaux écrit : « La balle effleure la joue du capitaine de frégate. Échappant à l’étreinte, le meurtrier se projette de lui-même dans un angle de la pièce » (ibid., p. 12) (cependant que, dans son récit télévisé, en 1979, il donnait une variante : « à un moment donné, le jeune homme arrive à se libérer, il est projeté dans un coin de la pièce »). Comme s’il cherchait à faire la synthèse des deux récits ou à expliciter celui du capitaine, Peter Tompkins – un agent de l’OSS en mission en Italie, au moment des faits, et qui ne semble pas avoir été en mesure de faire des révélations sur l’assassinat – écrit : « D’un violent effort, le jeune homme essaya de se dégager, ce qui les fit tournoyer tous les deux. Alors qu’ils luttaient corps à corps, un autre tir effleura la joue d’Hourcade ; le jeune homme tomba alors vers le coin de la pièce opposé au bureau de Darlan, et visa l’estomac d’Hourcade » (The murder of Admiral Darlan, p. 186 – notre traduction) Selon ce dernier récit, le lâcher-prise du capitaine, causé par le tir, aurait occasionné la projection et la chute de Bonnier, qui, de son côté, tenait d’une seule main, répulsive, le capitaine, et le lâcha, au moment du tir, qui, lui aussi, était destiné à le repousser, mais alors qu’est omis d’être précisé que leur lâcher-prise commun aurait dû, dans le même temps, occasionner la projection et la chute du capitaine (d’autant plus que celui-ci devait avoir été étourdi par le tir), dans la direction opposée – que ce soit selon la diagonale de la pièce ou selon sa longueur ou largeur – au coin de la pièce où fut projeté Bonnier. Reprenant l’élément commun aux récits d’Hourcade et de Tompkins, tout en pouvant y ajouter des éléments puisés dans les procès-verbaux, Bénédicte Vergez-Chaignon fait une description de la scène entière, dont son moment décisif : « [Hourcade] le maîtrise, mais Fernand se débat avec force et se dégage. Tandis qu’Hourcade se raccroche à lui, il tire accidentellement. Il est projeté vers le fond du bureau quand son assaillant lâche son étreinte. Hourcade se précipite de nouveau sur lui. Fernand, acculé, tire dans sa direction, mais vers le bas. Hourcade tente un crochet. Le coup est parti. L’officier ressent une douleur immédiate dans l’aine et tombe à droite de la porte, se cognant dans sa chute à la cheminée. » (Une juvénile fureur, p. 197) La mention « à droite de la porte » est-elle censée être relative à l’endroit où est tombé l’amiral et que l’auteur vient de situer « à gauche de la porte » ? Dans ce dernier cas, il s’agissait de la porte, dans le sens de l’entrée, comme le confirme le croquis exécuté par Bonnier, mais, dans le premier cas, le détail de la photo que nous avons déjà mise à contribution, prise dans les jours précédents et montrant l’amiral à son bureau, avec une cheminée dans son dos, fait penser que le capitaine est tombé en longeant l’arrière du bureau, en rencontrant, au passage, la cheminée, avant de terminer sa chute (non mentionnée sur le croquis) à droite de la porte, dans le sens de la sortie, autrement dit sans doute un peu plus à gauche que l’amiral, dans le sens de l’entrée, à un endroit où, d’ailleurs, un banc empêchait le battant de la porte de se rabattre complètement contre le mur (L’historienne n’a donc pas usé d’une terminologie invariable, comme en usent notamment les architectes, et qui détermine toujours la porte, du point de vue de l’entrée. À juste titre, c’est l’action qu’elle décrit qui détermine le sens de la porte.) Il faut donc comprendre que, après avoir été rattrapé par Hourcade, alors qu’il se rendait directement à la fenêtre, depuis la porte (comme le montre le croquis qu’il a laissé aux enquêteurs), Bonnier s’est retrouvé dans l’angle de la pièce situé diagonalement à la porte, au fond et à gauche, et que Hourcade, quant à lui, après avoir été touché par le tir le dissuadant de revenir à la charge, est tombé dans l’angle opposé longitudinalement à celui occupé par le tireur, après que l’endroit décisif de leur lutte eut été situé près du côté gauche du bureau, comme l’atteste le croquis, qui semble indiquer que les deux hommes sont entrés en contact près de son angle avant gauche (Le croquis de Bonnier fait apparaître que le bureau – la table de travail – était plus près du mur encadrant la porte à double-battant, et donc plus près de l’angle de la pièce située à côté de celle-ci, que du mur lui faisant face et qu’ouvrait la fenêtre, raison pour laquelle Hourcade affirme que Bonnier a été « projeté dans l’angle de la pièce opposé au bureau »). Si, pour finir, l’officier portait au front la marque d’une chute, cette chute avait bien eu lieu – comme lui-même l’a ensuite supposé, après être revenu à lui, à la suite de sa perte de connaissance – contre la cheminée, après qu’il eut fait instinctivement un crochet, en ayant ainsi offert la cuisse et non le ventre (où il ressentit néanmoins la douleur) au tir qui entraîna sa chute. Si l’on admet, conformément à son témoignage, qu’il n’était pas tombé, auparavant, une première fois, on se retrouve face à l’alternative suivante : 1) Hourcade devait chercher à immobiliser et à désarmer l’agresseur, en exerçant sur lui une contrainte directe ; mais, éprouvant des difficultés à neutraliser l’usage de l’arme, il a choisi d’expulser carrément son détenteur, afin de déstabiliser sa position de tireur. 2) Cette précédente hypothèse n’étant aucunement attestée par le témoignage du capitaine, Bonnier, tout en ayant eu du mal à conserver un parfait équilibre sur ses jambes, serait donc allé se placer, de lui-même, dans un angle de la pièce, pour obtenir la meilleure vue panoramique et protégée possible, tout en protégeant le trajet vers la fenêtre, située sur sa gauche, vers laquelle il s’apprêtait à bondir (La vue panoramique ainsi obtenue englobait la seconde porte de la pièce, porte à un seul battant située en face et à droite du bureau et qui, sur la photo déjà mentionnée, se reflète dans le miroir accroché au-dessus de la cheminée, preuve que l’agencement du bureau n’avait pas changé entre la photo et le jour de l’assassinat. Le croquis de Bonnier indique cette seconde porte, tout en omettant de la situer dans un renfoncement de la pièce, lui aussi visible dans le miroir, étant donné ce qui semble avoir été son choix de représenter, de façon simplifiée, la pièce par un rectangle. Ajoutons, comme nous l’avons évoqué, qu’une partie du battant gauche, dans le sens de l’entrée, de la porte principale apparait sur la photo, les deux battants ayant probablement été ouverts, le temps de la photo, pour bénéficier de l’éclairage arrivant de la porte-fenêtre d’entrée du bâtiment. Ajoutons aussi que la version entière de cette photo, publiée dans le film documentaire, montre une troisième porte, sans doute celle d’un placard ou d’une remise – peut-être le bûcher dont parle Henri Dupin de Saint-Cyr – ou d’un coin toilette, porte qu’avait juste sur sa droite Bonnier, lorsqu’il était dans l’angle de la pièce). Pour libérer le passage vers la fenêtre, il tire la dernière balle de son chargeur vers Hourcade, qui est en train de revenir à la charge, après s’être sans doute préoccupé, un bref moment, de sa blessure ou de son inflammation bénignes à la joue et à l’oreille. Cette hypothèse est étayée par le témoignage du commandant de Dupin de Saint Cyr, l’un des tout premiers à être intervenu, en renfort : « l’assassin lui avait tiré dessus pendant qu’il essayait de l’empêcher de s’enfuir par une fenêtre du bureau restée ouverte » (Fragments, p. 190). Ensuite, il a peut-être perdu du temps à penser pouvoir remplacer le chargeur, et, peut-être même, avant cela, à se rendre compte de son état réel, puisque n’ayant pas pu être averti visuellement ni sonorement qu’il était vide (Le Ruby n’ayant pas d’arrêtoir de culasse, qui indiquerait, par recul de la culasse, que la dernière balle vient d’être tirée, il lui fallait donc avoir compté les coups tirés, tout en se souvenant de la contenance initiale du chargeur, notamment après l’usage qu’il en avait fait sur le chemin du palais… ou bien, alors, avoir pressé, en vain, la détente, ce qui avait toutes chances d’avoir eu lieu à un moment critique…). Pendant qu’il aurait été occupé avec son arme, les renforts du capitaine pouvaient le cerner complètement, ce qui expliquerait qu’il échoue, de justesse, à franchir la fenêtre (renforts dont on note, au passage, qu’ils mettent assez longtemps à intervenir, puisque, selon le témoignage d’Hourcade, ils n’entrent dans la pièce qu’après qu’il a reçu la balle dans la cuisse). S’il a paru s’engager à rester, un instant, près de sa victime principale – vers laquelle, néanmoins, selon Hourcade, il s’apprêtait à tirer, une nouvelle fois, avant qu’il ne l’en empêche, en se jetant sur lui – c’est probablement parce qu’il a cherché à s’assurer qu’elle était morte ou qu’elle était sur le point de l’être.
Hourcade s’est probablement emparé du poignet tenant le revolver, pour l’écarter vers le haut ou latéralement, de telle sorte que le canon ne soit pas orienté vers lui. À ce moment-là, il n’a donc pas pu être visé, encore moins vers le bas (le bas du ventre ou la cuisse), bien que, dans ses confidences faites au capitaine Gaulard, la nuit précédant son exécution, Bonnier déclarera : « si j’avais voulu le faire, c’était très facile, j’avais sa tête à cinq centimètres de mon pistolet » (Chamine, La querelle des généraux, p. 481). Étant donné la tournure que ne pouvait quasiment que prendre la maîtrise par Hourcade du meurtrier, et notamment de son bras tenant l’arme, il est d’autant plus invraisemblable que, comme le prétend Chantérac – ou comme il paraît le prétendre, du simple fait qu’il abrégerait son récit – les deux hommes se soient engagés dans un second corps-à-corps, dans le coin de la pièce, moment où Bonnier aurait visé le bas-ventre et où le capitaine aurait esquivé la balle, en levant la jambe, qui l’aurait finalement reçue… Du reste, on pourra admettre qu’en se retrouvant dans un coin de la pièce – point commun entre toutes les versions – Bonnier n’était pas allé y gagner une fenêtre, même s’il pouvait chercher à en gagner une. Précisons que Mario Faivre, son ami et complice, ne fut pas un témoin direct de la scène de l’assassinat, et qu’il n’a plus jamais revu, ni correspondu, avec Bonnier, après l’avoir déposé, en voiture, en début d’après-midi, devant le palais ; ce fut aussi le cas d’un autre ami et complice, Jean-Bernard d’Astier, qui était présent dans la voiture du matin et dans celle de l’après-midi. Ce dernier pourrait donc se livrer à une interprétation, lorsqu’il affirme que « Bonnier aurait pu, après avoir tiré les coups de feu sur Darlan, s’enfuir par la fenêtre qui avait bien été ouverte comme convenu. Il a préféré tirer à nouveau sur Darlan, après s’être débarrassé d’Hourcade. » Outre que le propos peut être simplement une façon approximative de dire que Bonnier était retenu par l’idée de tirer à nouveau sur sa victime, aucun autre témoignage, aucune preuve ou indice, ne corroborent le fait que Darlan aurait été touché, à nouveau, par une balle, après la lutte entre Bonnier et Hourcade. Bien plus, il existe une preuve du contraire : les radiographies effectuées à l’hôpital. Dans un premier temps, on avait cru que la blessure à la mâchoire avait été causée par une balle, jusqu’à ce que les radiographies prouvent que ce n’était pas le cas. Une seule balle a atteint l’amiral, par l’arrière-droit, sous l’omoplate droite, et elle n’est pas ressortie. Pour autant, la déposition du médecin militaire, au procès, le soir du 25, aura certainement prêté à confusion : « J’ai procédé à l’extraction des projectiles. J’ai constaté une blessure à la bouche du côté droit (…) Cette blessure n’a pas été la cause du décès. C’est la blessure due au deuxième projectile qui a certainement causé la mort (…) » (cité par Vergez-Chaignon, p. 261) Sans doute, ce médecin procédait-il, encore à cette date, à une interprétation erronée des radiographies, n’ayant probablement qu’une mauvaise connaissance de la scène du crime et des premières données de l’enquête, d’autant plus que la Radio d’Alger avait annoncé, le soir du 24, que l’amiral avait été atteint par deux balles. N’ayant pas trouvé de balle ou de fragment de balle dans la mâchoire, il en avait sans doute déduit que le projectile était ressorti ou n’avait fait qu’atteindre superficiellement, sans comprendre ni même supposer que la blessure pouvait n’être pas due à une balle. Au demeurant, en balistique, le terme « projectile » peut désigner autre chose qu’une munition projetée par une arme à feu, par exemple un débris d’objet impacté par une telle munition et provoquant une blessure indirecte (ainsi, par exemple, le miroir situé derrière le bureau de l’amiral a été brisé par un tir, sans doute celui qui a effleuré la joue d’Hourcade).