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Sur la base de sources publiques, retour sur des affaires restées énigmatiques.

LA MORT DE PIERRE BÉRÉGOVOY (IV)

 

 

Étant donné la grande incertitude quant à savoir, outre par qui, de quoi exactement les deux hommes ont pu être avertis, avant leur ruée vers le lieu de l’agression [17], toute la question se ramène finalement à celle-ci : pourquoi, dès son arrivée sur les lieux, le garde du corps qualifie-t-il de suicide l’acte que vient de subir l’ancien premier ministre ? Se livre-t-il à une interprétation (pourtant à la limite de l’absurde, s’il est bien vrai que la balle est entrée par le sommet du crâne et, qui plus est, n’est ressortie par aucun endroit du corps [18], alors même qu’elle devrait avoir été tirée par le 357 Magnum posé à côté de celui-ci – à moins de supposer que, à cet instant précis, le garde du corps comprend, de lui-même, dans un éclair, ce qu’il va être dans son intérêt de déclarer publiquement), ou bien reprend-t-il docilement la version qui vient déjà de lui être indiquée par téléphone ou par un autre moyen ? Au demeurant, quelle que soit la réponse à cette question, l’annonce qu’il murmure à un témoin (l’infirmière en promenade) qui s’approche de la scène pourrait bien avoir été empressée : « Il s’est tué avec mon arme de service » ; alors même que, comme d’autres personnes alors présentes sur les lieux (notamment l’infirmière) affirment l’avoir constaté, la victime est toujours en vie et fait même un effort pour parler, et quoique lui-même affirmera, plus tard, à une journaliste, comme s’il essayait de se rattraper, de corriger l’impression que ses premières déclarations pouvaient avoir laissée, qu’ « il [M. Bérégovoy] essayait de parler » [19]. Il reste pourtant encore une hypothèse (bien qu’elle ne parvienne pas à contrebalancer la puissance des indices qu’il ne pouvait s’agir d’un suicide au 357 Magnum) : à la différence du chauffeur, le garde du corps n’aurait pas su que Pierre Bérégovoy avait un rendez-vous, à cette heure-ci, et encore moins qu’il avait utilisé, pour cela, le service d’un intermédiaire qui l’aurait embarqué à bord d’un véhicule ; ignorance qui, d’une part, signifierait que Pierre Bérégovoy avait donné à son chauffeur la consigne de n’en informer personne (hypothèse qui ne manque pas d’être compatible avec le fait que ce dernier soutient avoir été seul à déposer M. Bérégovoy, sur le pont de la Jonction, avant de rejoindre le garde du corps au terrain de camping), et qui, d’autre part, dans l’esprit même du garde du corps, pourrait bien avoir fait apparaître la victime comme une personne ayant cherché à s’isoler, en ce lieu, pour s’y suicider.

 

Le groupe des exécutants de l’assassinat pourrait avoir été composé de trois à cinq individus (hormis l’intermédiaire) (Selon le rapport d’enquête des RG déjà cité, ils étaient trois, dont un tueur à gage) : deux – dont l’un à découvert, se présentant comme l’interlocuteur – pour accueillir Pierre Bérégovoy, à l’intérieur du bois, et trois (ou deux ou un) autres pour assurer le guet, en lisière. Cette hypothèse est étayée par le témoignage de trois individus – trois jeunes hommes récemment libérés de leur service militaire – qui, au moment des deux détonations, se trouvaient, ensemble, à quatre cents mètres au sud-est de l’endroit où sera retrouvé le corps et d’où partirent les détonations (distance et localisation que nous avons déduites de leur témoignage, de la reconstitution qui l’accompagne dans le film documentaire qui le cite et de la configuration des lieux vus par satellite). Alertés par ces détonations (qu’ils disent avoir été « bien séparées » et donc sans phénomène d’écho, et que d’autres personnes, présentes près du pont, distant d’environ 250 mètres, au nord, affirment, elles aussi, avoir entendues), ils se dirigent, d’un pas rapide allant jusqu’au pas de course, vers leur lieu d’émission. Ils empruntent la route de Sermoise, qui longe le bois sur son versant est, traversent le bois et débouchent sur le chemin de contre-halage, à environ cinquante mètres au sud de l’endroit où sera retrouvée la victime, n’y voient aucun véhicule mais y rencontrent « une dame âgée avec un chien » et, derrière elle, espacés d’environ soixante-dix mètres l’un de l’autre, situés de part et d’autre de l’endroit où repose le corps [20], deux hommes « en costume, les cheveux rasés (...) type militaire ». Ils annoncent à la femme et à l’un des deux hommes – les deux plus proches d’eux – avoir entendu deux coups de feu. Ces derniers contestent énergiquement qu’il y ait eu des coups de feu, puis l’homme leur demande de « dégager ». La question qui ne manque pas alors de se poser est de savoir si les deux hommes au « type militaire » venaient de sortir du cœur du bois, après avoir pris la précaution de s’éloigner et de la victime et l’un de l’autre, pour plus de discrétion, où s’ils en attendaient deux autres, voire un autre, à le faire, après qu’ils eurent quitté la lisière, où leur tâche aurait simplement consisté à surveiller et barrer le chemin ; sans compter qu’elle est aussi de savoir si ce fût l’arrivée intempestive et sans doute relativement bruyante d’inconnus (en tous cas d’individus non identifiés) se dirigeant à travers le bois vers le chemin de contre-halage – et, dans leurs esprit, éventuellement vers le lieu des détonations – qui les aurait fait sortir de leur cachette, en vue de fermer l’accès à la zone sensible.

 

Comme ne manquent pas de l’indiquer les différentes variantes données sur tel ou tel point, notre reconstitution reste de l’ordre de la tentative ; elle demeure hypothétique, y compris, d’ailleurs – bien que cela demeure très implicite dans notre propos – quant à savoir si M. Bérégovoy s’est suicidé ou s’il a été assassiné (la seconde hypothèse nous semblant, bien sûr, et de très loin, la plus probable, comme nous espérons l’avoir montré). S’est-il infligé lui-même la blessure au sommet du crâne ? Ce qui rendrait tout à fait vraisemblable le fait qu’il aurait d’abord essayé l’arme, en tirant un coup, comme le veut la version officielle ; il lui fallait, en effet, connaître exactement le comportement de ses membres supérieurs, au moment du recul de l’arme, pour pouvoir ensuite tenir efficacement, en une position inhabituelle et malaisée, le canon pointé sur le sommet du crâne (quoique, il est vrai, comme nous l’avons dit, plutôt en avant du sommet), à l’instant même du coup de feu décisif – avec, néanmoins, une très forte probabilité d’en être dissuadé, tant le 357 Magnum est une arme puissante et plutôt difficile à manier, étant donné son poids et la dureté de son mécanisme. Aurait-il ainsi cherché à maquiller son suicide en assassinat ? Ce n’est pas impossible, quoique très peu probable, étant donné, outre l’argument technique que nous venons de mentionner, sa loyauté notoire (qui n’exclut évidemment pas une possible faiblesse momentanée, notamment en cet instant hors norme du suicide) et le fait qu’il ne pouvait pas ignorer les principales procédures d’une enquête, en pareil cas – notamment l’analyse de ses mains, en vue de détecter d’éventuels résidus de poudre (sous réserve que, au regard de l’indice de la blessure elle-même, censé être bien plus probant, le résultat positif du test ne fût pas assimilé à une erreur – les nitrates que ce test vise à détecter pouvant avoir une origine autre qu’une arme à feu – ou à une tromperie, interne ou non à l’enquête) et du revolver, en vue de détecter d'éventuelles empreintes génétiques (sous réserve qu'il n'aurait jamais eu touché l'arme, par le passé – hypothèse peu probable). Enfin, se peut-il que la blessure au sommet du crâne ait été produite par la sortie d’une balle ou d’un fragment de balle tirée par la tempe droite ? Force est d’admettre que l’aspect de la blessure rend cette hypothèse peu vraisemblable, si ce n’est invraisemblable, de même que la rend telle ce qui semble bien être une absence totale de blessure, sur le côté gauche de la tête, où devrait se situer un orifice de sortie d’un autre fragment, sans doute non moins important, car, pour le reste, l’hypothèse d’une balle sortie entièrement par le sommet du crâne est totalement infirmée par l’angle de tir depuis une tempe. Du reste, que l’une des deux hypothèses (suicide maquillé ou balle fragmentée) soit la bonne, pourquoi le cacherait-on ? Par crainte que cela paraisse invraisemblable et alimente d’inutiles soupçons ? 

 

 

[17] Ruée suivie d’un arrêt brusque, quasiment à l’endroit exact où se trouvait le corps, pourtant invisible du chemin (ce qu’il devait d’autant plus être, depuis la position assise d’un passager de voiture), qui ne peuvent, en effet, que très mal s’expliquer par le simple constat initial de l’absence de l’arme dans la boîte à gants, comme le veut la version officielle. Il n’y a donc pas d’incertitude pour ce qui est de leur connaissance de l’endroit exact où ils devaient se rendre, qui leur a sans doute été clairement indiqué, à cet effet, à moins qu’ils – au moins l’un d’eux – ne l’eussent déjà connu comme étant l’endroit où s’était dirigé M. Bérégovoy ; dernière hypothèse qui, au demeurant, reviendrait à admettre qu’ils pourraient n’avoir été avertis par personne, mais bien être arrivés, en catastrophe, sur les lieux, sur la seule base du soupçon causé par l’absence de l’arme dans la boîte à gants, comme le veut la version officielle. Du reste, s’ils ont bien été avertis par quelqu’un, il n’est pas exclu que cela ait été par l’intermédiaire, y compris au cas où celui-ci n’aurait pas été complice intentionnel des assassins, ayant seulement été manipulé. Dans ce dernier cas, ayant entendu les coups de feu, avant d’avoir quitté les lieux, il se serait ensuite senti en devoir d’avertir le garde du corps.

 

[18] Ceci, bien entendu, à condition de ne pas tenir compte du subterfuge possible que nous mentionnions, dans la note 2, et, plus simplement encore, à condition de ne pas tenir compte du témoignage du Procureur faisant état d’une blessure sous le menton ; subterfuge qui, en effet, aurait consisté à produire une blessure superficielle, non létale, sous le menton, afin d’accréditer un orifice d’entrée de balle et donc le suicide. Sans compter qu’il était sans doute difficile pour les premiers témoins de juger de l’état du dessous du menton, étant donné la position du corps, que, en outre, il ne pouvait être question de bouger, étant donné les exigences médicales et/ou judiciaires.

 

[19] Cette annonce murmurée peut être rapprochée de la première annonce officielle de la mort de Pierre Bérégovoy – « suicidé d’une balle dans la tête » – faite par la Préfecture de la Nièvre à des agences de presse, entre au moins 19 h. 16 (heure d’arrivée de la victime à l’hôpital, où un premier constat médical officiel est effectué) et 19 h. 36 (heure de la première dépêche d’agence de presse) – Préfecture dont on peut penser qu’elle avait été, auparavant, « informée » par l’appel téléphonique que le garde du corps affirme lui avoir donné, depuis le véhicule de fonction, sur les lieux mêmes du drame, quoique, prétendument, en se trompant de destinataire, puisque en pensant avoir composé le numéro de la police ; appel qui, pour autant, n’exclut pas d’autres sources d’information possibles. Au demeurant, une seconde annonce officielle de la mort est un communiqué de la Présidence de la République, à 19 h. 38, selon lequel l’ancien premier ministre s’est « suicidé par arme à feu ». Dans la mesure où un constat que Pierre Bérégovoy est toujours en vie est censé avoir été effectué, à l’hôpital, entre 19 h. 16 et 19 h. 20, par le médecin directeur du SAMU, qui en informe aussitôt la Préfecture (c’est le même médecin qui constatera la mort, à 22 h. 15, dans l’hélicoptère médical, lors du transfert à l’hôpital du Val-de-Grâce, à une heure qui sera celle de l’ultime version officielle), l’annonce préfectorale aux agences (et sans doute à l’Élysée) ne peut que lui avoir été antérieure, mais sans que l’on comprenne alors pourquoi elle n’aurait pas été ensuite corrigée, avant que publication n’en soit faite. L’Élysée a-t-il souhaité paraître étranger à la décision, prise peu avant 19 h. 30, de transférer la victime à l’hôpital du Val-de-Grâce, qu’aurait été seul censé pouvoir justifier le fait qu’elle était toujours en vie ? Voire étranger à la décision de refuser la proposition que venait de faire un chirurgien de cet hôpital de venir opérer la victime à Nevers ? Et, d’autre part, trop occupé à d’autres tâches, le Préfet a-t-il simplement omis d’envoyer un communiqué rectificatif aux agences ?

 

[20] C’est nous qui évaluons les positions et surtout les distances, en fonction des indications fournies par le témoin porte-parole et en nous basant sur une photographie satellitaire des lieux munie d’une échelle des distances.

 

 

 

 

Sources :

 

Ecrites :

 

Eric Raynaud, Un crime d’Etat ? – La mort étrange de Pierre Bérégovoy (éd. Alphée, 2008).

Dominique Labarrière, « Cet homme a été assassiné... » (éd. de La Table Ronde, 2003) ; La mort de Pierre Bérégovoy – vingt ans de questions sans réponses (id. 2013) ; Quand la politique tue (p. 83-98) (id. 2014).

Christophe Deloire, Cadavres sous influence – Les morts mystérieuses de la Ve République (p. 41-48) (éd. J.C. Lattès, 2003).

Jacques Follorou, Bérégovoy, le dernier secret (éd. Fayard, 2008).

Charles Villeneuve, Les liaisons dangereuses de Pierre Bérégovoy (éd. Plon, 1993).

Christiane Rimbaud, Bérégovoy (éd. J’ai lu, 1994).

Yves Bertrand (entretien avec Eric Branca), Je ne sais rien... mais je dirai (presque) tout (éd. Plon, 2007).

Paris Match, N° 2294 (13/05/1993), N° 2295 (20/05/1993) et N° 2503 (15/05/1997).

Serge de Beketch, Les mystères du suicide de Pierre Bérégovoy (Le libre journal de la France courtoise, n° 3, 11 mai 1993).

Faits&Documents, n° 100, 15 au 30 novembre 2000 (p. 4).

20 ans de la mort de Pierre Bérégovoy : le mystère plane toujours, article non signé suivi d’une brève interview de Dominique Labarrière (presseocean.fr du 01/05/2013).

 

John C. Swallow, John Hemingway et Pearlie Yung, Acoustique des champs de tir (Direction générale de la Gendarmerie Royale du Canada, 1999) (fichier PDF).

M. Van Damme, Acoustique environnementale – ch. 4 : Propagation du bruit dans l’environnement (Belgian Building Research Institute, 2006) (fichier PDF).

Nevers-Marzy, Archives des relevés météo du samedi 1er mai 1993 (infoclimat.fr).

Echelle de Beaufort (Wikipedia, 8 mars 2017).

Martial Ledecq, Manuel de chirurgie humanitaire (p. 11) (éd. Lavoisier, 2013).

 

 

 

Audiovisuelles :

 

Journaux télévisés de 20 h. d’Antenne 2 des 1er et 2 mai 1993 (archives INA).

Francis Gillery, La double mort de Pierre Bérégovoy (Compagnie des phares et balises, 2008).

Benoît Collombat, Pierre Bérégovoy, contre-enquête sur un suicide (France Inter, 2008).

Entretien de Jean Robin avec Francis Gillery (Enquête et Débat, 2012).

Entretien de Jacques Pradel avec Dominique Labarrière (avec des archives sonores), L’heure du crime – La mort de Pierre Bérégovoy, 20 ans de questions sans réponse (RTL, 2013).

Marty-Vrayance répond à Yves Bertrand (Bakchich.info, 2007).

Scandale dans la République – entretien de Patrick D’Hondt (Tepa) avec Hubert Marty et Christine Deviers-Joncourt (Meta TV, 2016).

 

 

 

 

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