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Sur la base de sources publiques, retour sur des affaires restées énigmatiques.

LA MORT DE PIERRE BÉRÉGOVOY (III)

 

 

Arrivé aux abords du lieu de rendez-vous, soit l’intermédiaire lui indique l’endroit exact par lequel il doit entrer dans le bois, soit – notamment si l’intermédiaire l’a déjà quitté – un signal sonore l’invite discrètement à s’avancer à l’intérieur, à moins que le signal ne soit visuel, constitué des restes d’un feu (de camp ou d’entretien) et d’une souche d’arbre scié, qui se trouvaient à l’intérieur du bois, près de l’endroit où il sera retrouvé agonisant, et qui, selon le témoignage de l’une des premières personnes accourues à son secours – l’infirmière en promenade – étaient bien visibles depuis le chemin (si ces vestiges constituaient bien un repère pour le rendez-vous – ce qui est très vraisemblable – cela  signifierait que M. Bérégovoy y est allé seul ou, à tout le moins, que l’intermédiaire pouvait n’être pas déjà présent sur les lieux ; idem, dans le cas du signal sonore). A cet instant, l’intermédiaire, qui l’a peut-être accompagné jusque-là, le quitte peut-être aussitôt, tout en sachant que le chauffeur attitré – éventuellement accompagné du garde du corps – doit le remplacer, une demi-heure plus tard, pour ramener l’ancien premier ministre en ville. Pierre Bérégovoy obéit au signal, s’enfonce dans le bois et s’approche d’un individu qui se présente comme son interlocuteur, mais il devine vite être tombé dans un guet-apens (sans doute à la vue de certains indices, parmi lesquels pourraient figurer les suivants : son interlocuteur semble n’être pas vraiment dans le coup de la rencontre prévue, semble s’ingénier à l’attirer à un endroit précis se justifiant difficilement, semble être accompagné d’une seconde personne cachée mais dont la présence semble avoir été trahie, etc.). Se devinant cerné par plusieurs individus menaçants présents dans le bois, il sort le revolver et tire deux coups en l’air (deux détonations furent entendues par plusieurs témoins ; les gendarmes enquêteurs et le Procureur de la République de la Nièvre, de leur côté, parlant de deux cartouches vides présentes dans le barillet du 357 Magnum retrouvé près du corps agonisant) [11]. Il espère ainsi sonner l’alarme et mettre en fuite ceux qu’il s’attend à voir l’agresser. Mais il est neutralisé par un individu caché dans (ou derrière) un fourré qui vient de surgir dans son dos ou sur son côté (son approche discrète pourrait avoir été facilitée par le choc auditif causé par la double détonation du 357 Magnum qui aura laissé, pendant quelques secondes, la future victime légèrement assourdie). L’agresseur lui tire aussitôt, à bout portant, une balle au sommet du crâne, au moyen d’une arme de petit calibre (probablement du 6,35 mm, selon l’enquêteur des RG déjà mentionné [12]), peu bruyante, voire munie d’un silencieux (La balle pourrait avoir été tirée à bout portant, plutôt qu’à bout touchant, dans la mesure où le contact du canon sur le crâne aurait pu être un signal pour Pierre Bérégovoy, qui, dans un surcroît d’énergie pour se défendre, aurait pu compliquer la tâche de son agresseur, ce que corrobore, d’ailleurs, l’enquêteur des RG, qui parle d’un tir effectué à distance). Sous la contrainte, il aura saisi, d’une main, celle(s) de Pierre Bérégovoy tenant le 357 Magnum et, de l’autre, lui aura infligé, avec son pistolet, la balle, à l’endroit qui s’offrait le plus facilement à lui, bien qu’il fût peu compatible avec un suicide. Pierre Bérégovoy tenait très probablement le revolver de gros calibre, au bout de ses deux bras tendus. Qu’il soit arrivé ou non par derrière, son agresseur se sera placé dans son dos, pour se protéger. Il aura aussitôt tendu son bras non employé à tenir son pistolet, afin de saisir les mains (ou l’arme) de sa victime, et, ce faisant, aura avancé l’épaule, voire la tête, par-dessus l’épaule de celle-ci (épaule gauche, s’il était droitier, droite, s’il était gaucher), voire par-dessus sa tête, Pierre Bérégovoy étant de petite taille. Du même coup, il s’interdisait de tirer une balle par la tempe du côté opposé à celle que son épaule touchait ou par le dessous de la mâchoire, balle qui eût risqué de l’atteindre, lui aussi, voire lui seulement, ou encore qui eût risqué de produire une blessure non mortelle, notamment dans la mesure où le thorax – et donc la tête – de la victime demeurait libre d’effectuer des mouvements d’évitement, le bras occupé à saisir ses mains ne pouvant l’immobiliser [13]. Il est environ 18 heures 02.

 

Le temps pendant lequel Pierre Bérégovoy se sera défendu (à savoir essentiellement par le double tir d’alerte et de dissuasion) aura été très bref, comme pourraient l’indiquer, d’une part, le fait qu’il n’a pas tiré, une troisième fois, alors que, encore indemne, et quoique s’engageant sans doute dans un corps à corps, il était en mesure de conserver le revolver dans ses mains, le temps nécessaire pour cela, et, d’autre part, le fait qu’il n’a pas craché, par réflexe, son chewing-gum, ce qui lui aurait probablement donné plus d’aisance pour agir (Sous le coup de l’émotion et dans le feu de l’action, le chewing-gum devenait subitement une gêne, il pouvait entraver la respiration et risquait d’être avalé de travers). L’arme ayant servi à tuer devait initialement être laissée à côté du corps, dans le cadre de la mise en scène d’un faux suicide, mais elle est remplacée, sur-le-champ, par le revolver 9 mm apporté par Pierre Bérégovoy lui-même, d’autant plus opportunément – se laisse-t-on aller à croire – que ce dernier vient de s’en servir [14]. Comme la suite ne pouvait pas manquer de le montrer, cette substitution ne manque pas d’être hasardeuse ; elle est le produit de la précipitation et de la confusion, face à l’imprévu, même s’il est vrai que l’option contraire n’eût pas été non plus satisfaisante, si ce n’est qu’elle l’eût été encore moins (du fait de la différence entre la poudre de l’arme et celle sur les mains de la victime et du fait de la disparition de l’arme de fonction du garde du corps).

 

Afin d’être dissimulé aux regards d’éventuelles personnes alertées ou d’éventuels promeneurs empruntant le chemin de contre-halage, le corps est déplacé de quelques mètres et déposé dans le fossé recouvert d’herbes hautes qui sépare le bois du chemin (comme tend à le prouver la position dans laquelle il a été découvert : allongé sur le dos, bras le long du corps) [15]. En outre, la victime est dépouillée de l’agenda noir Hermès, sur lequel elle notait ses rendez-vous et donc, très probablement, celui-là même qui vient de se terminer (Peut-être a-t-on pris le temps de le vérifier, ou alors, le temps pressant, on préfère le dérober plutôt que de s’attarder à le faire, sans compter que d’autres informations compromettantes pour les tueurs et/ou leurs commanditaires peuvent s’y trouver). Cet agenda ne figurera pas parmi les objets du défunt remis à Mme Bérégovoy, alors qu’un reportage de FR3 Bourgogne tourné quelques minutes avant la mort de son propriétaire, lors de la remise de prix au terrain de camping, prouve que M. Bérégovoy l’avait sur lui (ce que confirme, d’ailleurs, le Président du club de canoë-kayak, qui l’a vu y noter le rendez-vous dont ils venaient de convenir ensemble). Le procureur de la République de la Nièvre affirmera que « l’enquête ne connaît pas ce document ». S’il dit vrai, l’agenda aura donc été dérobé, avant l’intervention des enquêteurs (au demeurant, la gendarmerie ne le mentionne pas parmi les objets retrouvés sur et autour du corps de la victime – là même où, selon l’un des tout premiers témoins, « il n’y avait rien d’anormal » – et dans son véhicule de fonction). Pendant la manipulation du corps, l’un des auteurs de l’assassinat, voire l’intermédiaire (au cas où il n’aurait pas été l’un d’eux, à savoir un complice subjectif), joint par téléphone le véhicule de fonction de Pierre Bérégovoy et annonce au chauffeur soit que quelque chose de grave est – ou semble être – arrivé à ce dernier, soit, carrément, que l’ancien premier ministre vient de se suicider ou de faire une tentative de suicide, tout en précisant l’endroit exact où il se trouve. Le chauffeur se précipite alors, en voiture, au terrain de camping, pour y prendre le garde du corps, puis, après que celui-ci a constaté que l’arme de service a été dérobée, tous deux filent vers le lieu indiqué où ils arrivent vers 18 heures 06 [16].

 

[11] Si l’on en croit deux articles parus dans deux quotidiens nationaux, les 6 et 8 mai 1993, certains – officiels ou non – ont, dans un premier temps, cherché à faire circuler l’information (sans doute fausse, comme nous allons le voir, quoiqu’elle tînt compte de l’existence de deux détonations entendues par des témoins) selon laquelle les cartouches vides (douilles) n’avaient été retrouvées, ni dans le 357 Magnum reposant près du corps de la victime, ni ailleurs. Sans doute s’agissait-il d’empêcher qu’une enquête balistique précise et exhaustive soit effectuée ou de justifier son absence ; enquête dont on sait qu’elle n’a finalement pas eu lieu, du moins selon les modalités ordinaires et effectivement prévues, puisque le balisticien qui avait d’abord été officiellement contacté pour l’effectuer a subitement été dessaisi de l’affaire, sans recevoir d’explication. Enquête qui aurait pu déboucher sur l’établissement de : 1) la différence entre le nombre de cartouches vides et le nombre de balles ayant touché la victime et ayant été officiellement tirées ; 2) la différence entre le calibre des balles tirées et les dimensions des blessures ; car, pour le reste, il est invraisemblable que les tueurs eussent emportées les cartouches vides… alors même qu’ils laissaient sur place l’arme les ayant utilisées et devant, selon leur intention, passer pour l’instrument de la mort de Pierre Bérégovoy.

 

[12] Cf. note 8. Cet enquêteur affirme avoir remis, en mars 2001, un rapport de synthèse au Directeur Général des Renseignements Généraux, après avoir enquêté sur la mort de l’ancien premier ministre, à sa demande. Ce rapport, dont la presse s’est faite l’écho et dont l’auteur lui-même a dit quelques mots, lors d’interviews, consistait, selon lui, en « deux notes, qui n’ont jamais été achevées, mais qui ont été corrigées, page par page, à l’encre verte » par le directeur de cabinet du Directeur Général des RG – celui qu’un journaliste, auteur d’un livre d’enquête sur la mort de l’ancien premier ministre, paru en 2008, présente comme « le chef des « enquêtes » aux RG (...) l’homme de confiance le plus proche [du Directeur Général] » – avant leur remise à leur destinataire et sans doute commanditaire. Il est possible que la mention de la couleur de l’encre ne soit pas anodine. Si le choix de cette couleur n’a pas été dû au hasard ou à un simple goût personnel, cette mention signifie-t-elle qu’il ne s’agissait que de suggestions de corrections, que les notes n’étaient pas encore corrigées, disons à l’encre rouge, par le Directeur Général, ou bien que les corrections n’en étaient que de fausses, qu’elles n’avaient pas le rang de véritables corrections (au sens de corrections visant à conformer le discours au réel) ? Au moins dans l’une de ces versions – sans que l’on puisse savoir si c’était dans celle corrigée (dont l’auteur des notes nous dit que les corrections y accentuaient la thèse de l’assassinat, y concluant plus catégoriquement encore) ou dans celle antérieure, quoiqu’on ait plutôt tendance à penser que c’était dans celle corrigée – le rapport pourrait avoir contenu des invraisemblances, ou simplement des erreurs, voulues, visant à le maquiller, pour en atténuer le contenu, si ce n’est carrément pour le décrédibiliser, au moins aux yeux de non initiés, puisque, éventuellement, tout en le cryptant (par l’usage de métaphores, de surnoms, etc.). Au passage, notons que c’est paradoxalement à ce rapport que nous empruntons l’hypothèse d’un intermédiaire entre M. Bérégovoy et son contact, en nous appuyant notamment sur les témoignages étayant ou relatant un détour du véhicule de fonction par la rive droite de la Loire, et sur le fait que les conditions qui pourraient avoir été exigées pour le rendez-vous – endroit caché, plutôt isolé, et absence de témoins directs – auraient pu être dissuasives pour un Pierre Bérégovoy qui n’aurait pas été mis en confiance, jusqu’au bout, par une connaissance ; intermédiaire que, d’ailleurs, l’une des deux notes, qui lui était entièrement consacrée, identifiait comme étant le photographe officiel de M. Bérégovoy, James Andanson, dont l’épouse a confié qu’il était présent à Nevers, le 1er mai 1993 ; grand habitué des déplacements à moto (cf. note 4), Andanson résidait à une centaine de kilomètres de Nevers, et sera prétendument retrouvé suicidé et carbonisé, dans sa voiture, sur le plateau du Larzac, en mai 2000. Hypothèse de l’existence d’un intermédiaire qui, néanmoins, peut laisser dubitatif – même si, aux yeux de Pierre Bérégovoy, cette existence pouvait offrir, outre l’avantage déjà mentionné, celui de court-circuiter la présence de son garde du corps et de son chauffeur, dont il pouvait avoir des raisons de se méfier – raison pour laquelle nous proposons une hypothèse alternative, dans la note 6, hypothèse qui se trouve, d’ailleurs, n’être autre que la version officielle, sur ce point précis. Du reste, si M. Bérégovoy disposait d’un intermédiaire, et sauf si l’on admet qu’il était prévu qu’il ne le rencontrât pas, avant l’heure précise du rendez-vous, comme le soutient le rapport des RG (cf. note 6), pourquoi se serait-il chargé d’aller lire le panneau des horaires à la gare de Nevers, vers 17 h. 20, comme le rapporte son garde du corps qui l’accompagnait jusque dans le hall de la gare, du moins, si l’on admet qu’il l’aurait fait pour avoir confirmation de l’heure d’arrivée du train que devaient emprunter un (ou des) participant(s) du rendez-vous ? Une telle tâche ne revenait-elle pas logiquement à l’intermédiaire ? Et, pour autant qu’on admette l’existence de ces arrivants en gare, auraient-ils pu avoir été des malfaiteurs – comme le suggérerait le rapport des RG, selon lequel, le tueur est arrivé, en train, de Paris, dans l’après-midi – eux qui auraient pris le risque d’être repérés, en ayant donné les coordonnées de leur provenance et de leur entrée dans Nevers, fût-ce à leur seule future victime, qui aurait pu ensuite en laisser la trace, et pas seulement dans son agenda, dont son garde du corps nous dit, d’ailleurs, qu’elle l’a consulté ou griffonné devant le panneau et qui disparaîtra de la scène du crime, mais encore au travers du témoignage entier du garde du corps, qui peut livrer le créneau horaire de 16 h.-18h., pendant lequel deux trains de grandes lignes arrivent, en effet, en gare de Nevers, l’un de Paris, l’autre de Clermont-Ferrand (l'un censé être arrivé, depuis une heure, l'autre censé arriver dans vingt minutes, et à propos desquels, dans les deux cas, il peut s'agir de vérifier qu'aucune annulation ou retard n'ont eu lieu – annulation ou retard que n’aurait pas forcément jugé utile de griffonner M. Bérégovoy, son griffonnage – s’il a bien eu lieu – ayant pu alors être celui d’un autre horaire qui ne concernait pas le rendez-vous mais dont il aurait profité de sa présence en gare pour le noter), créneau permettant sans doute à des enquêteurs de remonter le trajet des malfaiteurs et de déterminer leur provenance et leur profil ? Inversement, le fait que, en 2001 (l’année même de l’enquête des RG), le chauffeur ait produit une nouvelle version de l’épisode de la gare, dans laquelle, cette fois, ne figure plus aucune consultation du panneau et de l’agenda (M. Bérégovoy aurait simplement guetté le passage d’un rapide, pour se donner la mort, en se jetant sous lui… le tout, toujours depuis le hall…), vient sans doute étayer le rapport des RG. Il reste que de la version originale de ce rapport ou de sa version revue et « corrigée », semble avoir dérivé – à moins qu’il n’y était contenu – le récit qui ne manque pas de pouvoir paraître fantaisiste, selon lequel les tueurs auraient été des hommes-grenouilles arrivés par le canal ; hommes-grenouilles qui, dans un premier temps, auraient cherché à entraîner M. Bérégovoy dans le canal pour l’y noyer, avant que celui-ci ne leur échappe et ne soit rattrapé au sol, si ce n’est fusillé, depuis le canal. Pour autant, au cas où elle n’aurait pas cherché à seulement parasiter le rapport, à seule fin de brouiller les pistes, cette fantaisie pourrait n’en avoir été qu’une demie ; elle pourrait avoir été une sorte de commentaire avisé du rapport, en ayant notamment été porteuse d’un terme codé : « homme-grenouille ». Évoquant un au-dessous des apparences, ce terme pourrait avoir désigné un personnel occulte, travaillant, éventuellement en sous-traitance, pour des services ou officines, secrets ou non, et ne figurant dans aucune liste administrative d’employés (Au demeurant, deux autres interprétations – ou, plus exactement, deux variantes d’une même interprétation – de ce même terme nous semblent possibles, mais que nous préférons taire, étant donné qu’elles reviennent à identifier clairement et nommément des personnes). En définitive, on notera que, dans ses mémoires, produites sous forme d’entretien avec un journaliste, en 2007, le Directeur des RG (ex-Directeur, depuis 2004), tout en affirmant n’avoir jamais commandé un rapport reposant sur l’hypothèse de l’assassinat et n’avoir jamais cru à celui partant de cette hypothèse et la confirmant, qui lui avait été remis, a paru en rajouter dans la veine de l’invraisemblance (qu’il pouvait déjà avoir ajoutée ou fait ajouter dans la version « corrigée »), lorsqu’il se contente de parler, presque avec désinvolture, d’un Bérégovoy « retrouvé mort dans sa voiture, tué par l’arme de service de son officier de sécurité, oubliée dans la boîte à gants de son véhicule ». Si, dans les toutes premières heures, certains « témoignages » autorisés (pour ne pas dire officiels) ont bien fait état de la découverte de la victime dans sa voiture de fonction, arrêtée sur les bords du canal et dont le chauffeur et le garde du corps venaient de s’éloigner, à pied, à la demande de leur patron (témoignages visant sans doute à amoindrir la faute du garde du corps, qui aurait eu sinon abandonné son arme, très loin de lui), le propos de l’ancien Directeur des RG n’en est pas moins produit quatorze ans après les faits, soit un temps largement suffisant pour pouvoir convenir de ce qui était devenu très tôt une certitude pour tout le monde, à savoir que M. Bérégovoy a été retrouvé mortellement blessé, à l’arme à feu, à l’extérieur de cette voiture. À la décharge de cet ancien Directeur, on notera que la mention d’une aussi grossière contrevérité, associée à la mention d’une mort qui aurait été donnée par l’arme de l’officier de sécurité, pourrait avoir été une façon habile de suggérer au public la fausseté de cette dernière.

 

[13] Sur la base de ce que nous avons dit, dans la note 2, il existe, bien sûr, une autre version possible d’un tir effectué, dans l’urgence, par l’agresseur. Si le témoin qui dit avoir vu un orifice d’entrée de balle à la joue droite ne s’est pas trompé ou n’a pas cherché à biaiser, afin de ménager la version officielle (dernière hypothèse que vient renforcer notre interprétation de la localisation de l’orifice, en note 2), le tir – dont le projectile serait éventuellement ressorti, et par le haut de la tête – aurait donc été, là encore, effectué, dans la gêne, alors que la victime se débattait, ayant été initialement destiné à la tempe ou au-dessous du menton. Pierre Bérégovoy pourrait-il avoir eu lâché son revolver, au moment où son agresseur faisait feu contre lui, avec sa propre arme ? Lâché au sol, peut-être, dans la mesure où une lutte au corps à corps s’étant engagée, l’agresseur n’aurait pas pu la ramasser pour s’en servir, tout en devant achever, au plus vite, sa tâche. Lâché dans les mains de son agresseur, sans doute pas, car celui-ci s’en serait probablement servi, au lieu de se servir de son arme.

 

[14] Notons que pour déjouer la détection ultérieure d’éventuels résidus de poudre sur les mains de la victime, il aurait fallu nettoyer méticuleusement la main droite – voire les deux mains – avant de l’imprégner des résidus qui venaient d’être projetés par l’arme ayant infligé le coup mortel ; à supposer même que cela eût été possible, c’eût été beaucoup trop long à effectuer, d’autant plus que l’alarme était censée avoir été donnée. En outre, la veste et la chemise auraient été elles aussi à nettoyer, ce qui était absolument impossible ; quant à les faire disparaître, c’eût été laisser, derrière soi, une scène de « suicide » des plus suspectes, et s’encombrer de pièces à conviction.

 

[15] Dissimulation devant protéger la fuite des coupables et empêcher que la victime ne bénéficie de secours trop rapides, qui lui donneraient une chance de survivre, voire simplement d’avoir survécu jusqu’à eux, et de pouvoir témoigner – et ce, dans la mesure même où il ne peut être question de lui infliger une deuxième balle, sauf à discréditer définitivement l’hypothèse du suicide. Cette nécessité du déplacement du corps tendrait à prouver qu’il était excentré par rapport à l’endroit prévu pour le rendez-vous et qu’il se trouvait à un endroit visible depuis le chemin, probablement sur une petite butte qui domine le fossé et qui apparaît, encore aujourd’hui, à travers une ouverture de la végétation – au demeurant, le bois reposant lui-même, dans son entier, sur une légère hauteur, par rapport au chemin et au canal, quoique assez irrégulière (une levée datant probablement de l’époque du creusement du canal). L’existence de cette butte, à l’époque, et le fait qu’elle était visible depuis le chemin, sont confirmés par les témoignages du chauffeur et du garde du corps et par les images du journal télévisé de 20 h. d’Antenne 2 du lendemain du drame. Si Pierre Bérégovoy se trouvait, à cet endroit, c’est probablement soit qu’il avait commencé à se retirer, soit qu’il n’était pas encore allé jusqu’où il était attendu. Quant à la position du corps dans le fossé, elle est peu compatible avec le fait que la victime se serait donnée elle-même la mort, au revolver, en position debout : en général, le corps d’un fusillé s’écroule, tombe sur lui-même, plutôt qu’à la renverse, de façon rectiligne, excepté dans de rares cas, où la victime peut se raidir, lorsqu’elle n’est que blessée, comme c’était justement le cas. Etant donné la disposition parfaite du corps dans le fossé, on est donc plutôt face aux deux hypothèses suivantes : ou bien la victime a été déposée, blessée, dans le fossé par deux individus, l’un la tenant par les épaules, l’autre par les pieds, ou bien elle s’est tirée une balle dans la tête, en position allongée, ce qui, a priori, est rendu quasiment impossible, d’une part, par le fait qu’il lui aurait été très difficile, si ce n’est impossible – même si le fossé semble avoir été large et assez peu concave (cf. images du JT, supra) – de plier le bras tenant l’arme, le coude ne pouvant qu’être gêné par le bord du fossé, à moins que le corps ne bascule légèrement sur le côté gauche (la victime étant droitière), le temps de tirer, avant de reprendre naturellement sa position sur le dos, et, d’autre part, par le fait que le revolver a été retrouvé, à cinquante centimètres à droite du pied droit, ce qui est vient plutôt étayer un tir effectué debout.

 

[16] Pierre Bérégovoy comptait probablement remettre l’arme dans la boîte à gants, au terme de son rendez-vous, sans doute au moyen du même stratagème qu’il avait utilisé pour s’en emparer ; ensuite, le risque était faible que le chauffeur et le garde du corps en viennent à parler, entre eux, de l’endroit où elle se trouvait, lorsqu’ils étaient séparés, alors que le chauffeur aurait eu éventuellement constaté qu’elle ne se trouvait pas dans la boîte à gants, pendant cette séparation ; d’autant plus que le risque était tout aussi faible que, une fois leurs retrouvailles effectuées, le garde du corps n’obtempère pas à la demande de reprendre l’arme sur lui, qui lui aurait été faite par son patron, à un moment où le chauffeur aurait été absent de la voiture, ce dernier n’ayant alors ensuite plus eu de véritable raison de s’interroger et d’interroger son collègue sur la situation de l’arme, au moment de leur séparation ; dans le cas contraire, Pierre Bérégovoy avait sans doute prévu de fournir un prétexte, quitte à ce qu’il fût faible et surtout faux (par exemple, il pourrait avoir prévu de dire qu’il souhaitait montrer le revolver à quelqu’un qui lui avait exprimé le désir de le voir). Au demeurant, il n’est pas exclu qu’il ait eu l’intention d’user, d’emblée, d’un tel prétexte, tellement l’importance du rendez-vous pourrait lui avoir fait relativiser toutes questions secondaires. Au moment de quitter son chauffeur pour se rendre au rendez-vous, il lui aurait donc bien donné la consigne de rejoindre le terrain de camping, pour y retrouver le garde du corps, comme le veut la version officielle. Hypothèse devenue, au demeurant, hautement probable, depuis qu’il a été établi que le garde du corps laissait toujours son arme dans la boîte à gants, pendant son service, et étant donné que, à notre connaissance, aucun témoignage de personnes qui se trouvaient encore au camping, dans la demi-heure suivant le départ de Pierre Bérégovoy – les festivités n’y étant pas terminées, Bérégovoy ayant même laissé entendre au buvetier qu’il allait revenir – ne peut être avancé pour démentir le retour du véhicule, aux alentours de 18 h.

 

 

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