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Sur la base de sources publiques, retour sur des affaires restées énigmatiques.

LA MORT DE PIERRE BÉRÉGOVOY (II)

 

 

Le 1er mai 1993, entre 17 h. 25 et 17 h. 50, sur le terrain de camping de Nevers, situé sur la rive gauche de la Loire, Pierre Bérégovoy préside une séance de remise de prix d’un concours de canoë-kayak. Vers 17 h. 50, sa voiture de fonction, occupée par son chauffeur, au volant, et lui-même, sur le siège passager avant, quitte le terrain de camping. Elle se dirige vers le pont de Loire, selon le témoignage du gardien de camping de l’époque, étayé par ceux du chauffeur et du garde du corps, selon lesquels leur patron venait de leur déclarer vouloir se rendre au Palais ducal (une annexe de la mairie, située en face) [3]. Elle franchit le pont, puis rejoint un véhicule stationné sur la rive droite du fleuve (éventuellement à un endroit éloigné du fleuve), à proximité duquel elle se stationne, à son tour. Au volant (ou au guidon, s’il s’agit d’un deux-roues [4]) de ce véhicule se tient un intermédiaire, sans doute une connaissance de Pierre Bérégovoy, dont le rôle est, d’une part, de mettre en confiance les acteurs du rendez-vous qui va avoir lieu, et, d’autre part, d’y conduire l’ancien premier ministre (rendez-vous dont ce même intermédiaire ignore peut-être la finalité réelle – détail dont nous verrons qu’il est sans grande importance pour la suite des événements). Avant de quitter son véhicule pour prendre place dans (ou sur) celui de l’intermédiaire, Pierre Bérégovoy – à moins qu’il ne l’ait fait, pendant le trajet – donne à son chauffeur la consigne de ne pas retourner au terrain de camping, où est resté le garde du corps, mais d’aller attendre, seul, pendant une demi-heure, à un endroit situé sur la commune de Nevers [5] ou sur une commune limitrophe, qu’il lui désigne, puis de venir le chercher sur le pont de la Jonction, situé sur la commune de Sermoise, juste à la limite entre cette dernière commune et celle de Nevers (A cet instant, il sait peut-être que son chauffeur ignore que le garde du corps n’a pas son arme de service sur lui, voire qu’il ignore s’il l’a ou ne l’a pas). Puis, il lui annonce avoir à donner un appel téléphonique confidentiel (probablement l’appel de 17 h 53, d’une durée de trente six secondes), qui oblige, comme à l’accoutumée, son employé à sortir de la voiture (Il peut aussi lui avoir demandé d’aller conseiller à l’intermédiaire de patienter quelques secondes, et l’avoir ainsi d’autant plus obligé à s’éloigner et à se détourner du véhicule) ; il en profite alors pour s’emparer du revolver 357 Magnum laissé par son garde du corps dans la boîte à gants [6].

 

Après avoir repassé le pont de Loire et la route de Lyon (D 907), le véhicule de l’intermédiaire, occupé par ce dernier et par Pierre Bérégovoy, emprunte la route de Sermoise (D 13), gagne le pont enjambant le canal de la Jonction (sur lequel et autour duquel se trouvent quelques promeneurs), le franchit, puis ou bien s’arrête à l’entrée du chemin de contre-halage [7] ou sur la petite aire de stationnement située en face, de l’autre côté de la route, ou bien tourne sur le chemin de contre-halage, avant de s’arrêter, en contrebas, à une centaine de mètres du pont (dernière option a priori sans doute la plus discrète). Il est environ 17 h. 57 [8]. Muni du revolver de son garde du corps (ce qu’ignore peut-être l’intermédiaire), Pierre Bérégovoy se dirige, à pied, sur le chemin de contre-halage, que borde un bois, à l’est (peut-être toujours en compagnie de l’intermédiaire, dont il peut avoir été convenu, à l’avance, qu’il ne tarderait pas à repartir, une fois le contact assuré). Il se dirige vers le lieu du rendez-vous, situé à environ 250 mètres du pont, à un endroit du bois dont la lisière et la portion du chemin qui la longe, légèrement incurvés, sont invisibles depuis l’entrée du chemin et la partie est du pont. Il a rendez-vous avec une personne qui est censée lui remettre des documents et/ou à laquelle il est censé en remettre [9]. Il s’est muni d’une arme, pour se rassurer, à l’occasion de ce qu’il estime s’annoncer comme un rendez-vous incertain, quant à ses véritables tenants et aboutissants, voire risqué (le lieu même du rendez-vous – qui a pu lui être vaguement indiqué, dans l’après-midi, lors d’un appel téléphonique – a pu insinuer en lui le doute, en tout cas lui suggérer la méfiance ou la simple précaution [10]). Il mâchonne un chewing-gum – qui sera retrouvé dans sa bouche par les soignants, à l’hôpital – peut-être par habitude et/ou pour tromper l’anxiété ou la simple nervosité, voire pour se soigner de troubles intestinaux passagers, pour lesquels il avait consulté un médecin parisien, deux jours auparavant.

 

 

[3] Le gardien du camping semble n’avoir pas réitéré publiquement son premier témoignage, après avoir, semble-t-il, subi des pressions policières, dès le soir du 1er mai 1993. Il a été retrouvé tué d’une double décharge de fusil dans le ventre, quelques années plus tard. Officiellement, il s’agit d’un suicide. A notre connaissance, son témoignage, recueilli par une journaliste de la presse écrite, n’a été publié que par un documentariste, dans l’un de ses films documentaires. Si l’on en juge au contenu de ce témoignage indirect, tel que rapporté dans le documentaire, le témoignage du gardien de camping était plus détaillé que ce que le documentaire en rapporte – en un redoublement de témoignage indirect, donc – (notamment sur l’heure précise à laquelle la voiture de fonction de M. Bérégovoy a quitté le camping) et que ce que pourrait donc en avoir rapporté la journaliste, au cas où l’on admettrait que son témoignage a été repris intégralement dans le documentaire. Parmi les enquêteurs, publics ou privés, ayant publié le résultat de leur enquête, seul ce documentariste semble avoir fait cas de cette piste. Notons que, dans un communiqué publié le lendemain de la mort de Pierre Bérégovoy, le Procureur de la République de la Nièvre déclarait : « [Pierre Bérégovoy] a demandé à son chauffeur de le conduire au Palais ducal pour quelques instants. En fait, dès la sortie du camping, il a enjoint le chauffeur de prendre la direction de la piscine de la Jonction. Le véhicule l’a ainsi conduit, au-delà de la piscine, au lieu-dit Le Peuplier Isolé » [cf. notes 5 et 6]. Il reste que l’hypothèse d’un changement de véhicule sur la rive droite, qui aurait nécessité un détour par cette même rive, n’a pu avoir lieu qu’à l’abri des regards, puisque, à notre connaissance, aucune personne qui aurait été étrangère à l’opération n’en a été témoin ; absence de témoin qui, bien sûr, n’est pas pour l’infirmer, tellement une telle opération aurait pu avoir été considérée par ses exécutants comme devant rester secrète ou très discrète. Pour ce qui est du franchissement du pont de Loire, seul le gardien du camping est censé en avoir témoigné, mais sans que l’on puisse être sûr qu’il en avait été le témoin visuel : il pourrait avoir vu que la voiture tournait sur la droite, à la sortie du camping, mais sans voir qu’elle allait faire demi-tour, quelques mètres plus loin, à l’intersection de la route de Lyon (D 907) (demi-tour qui lui aurait échappé, parce qu’une maison, située à l’angle de cette route et de la rue de la Jonction, obstruait son champ de vision et parce qu’il aurait fini par tourner le dos à la rue de la Jonction), à moins que, carrément, comme nous en émettons l’hypothèse, dans la note 6, la voiture n’eût emprunté, depuis l’intersection, la départementale vers le sud, pour gagner la route de Sermoise, ce qu’il ne pouvait pas plus voir ; ensuite, il aurait extrapolé, en parlant de franchissement de la Loire, conformément à ce qu’avait annoncé vouloir faire Pierre Bérégovoy.

 

[4] Hypothèse que pourraient étayer les témoignages parlant du départ d’une moto en trombe, très peu de temps après les détonations. Si Pierre Bérégovoy est arrivé, en passager d’une moto, et étant donné que les mêmes témoignages s’offrent comme étant strictement auditifs – bien qu’ils émanent de personnes dont on ne sait où elles se trouvaient exactement – il pourrait donc avoir été déposé sur le versant est du bois, à savoir sur le bord de la route de Sermoise (D 13), voire dans un renfoncement du bois (une clairière où se trouve aujourd’hui un parking), endroits assurément beaucoup plus à l’abri des regards que le versant ouest et le pont de la Jonction, où se tenaient – et se tiennent ordinairement – les promeneurs (Sur le versant est, la route est assez étroite et, en outre, plate et rectiligne, ce qui favorise la vitesse des véhicules, et, par ailleurs, le paysage est, de part et d’autre, médiocre, le canal n’y étant notamment pas visible, le tout rendant la route peu engageante pour des promeneurs). Après avoir démarré, la moto n’aurait pas eu à repasser par le pont mais aurait pu filer au sud, pour gagner la D 200, puis l’un des deux grands axes routiers que sont la N 7 et la N 81 (aujourd’hui D 281). Au cas où les témoins auditifs auraient été situés dans l’une (ou plusieurs) des (rares) habitations des alentours ou sur le chemin de halage, en bas de la descente partant du pont, la moto pourrait avoir éventuellement démarré, sur la petite aire de stationnement située en face de l’entrée du chemin de contre-halage, où elle aurait pu avoir auparavant déposé M. Bérégovoy, et où elle aurait été invisible pour de tels témoins. On admettra néanmoins que ce motard – notamment s’il a lancé son engin, depuis le versant est du bois – pourrait avoir été ni plus ni moins que le tueur.

 

[5] Peut-être au lieu-dit Le Peuplier Isolé (autrement nommé Le Peuplier Seul ou Le Peuplier Solitaire), situé à environ quatre cents mètres à l’est du camping, sur la même rive du fleuve, et vers lequel, selon la version officielle, Pierre Bérégovoy aurait fait diriger le véhicule, dès sa sortie du camping, pour l’y faire stationner et en faire sortir le chauffeur, afin de pouvoir s’emparer de l’arme du garde du corps rangée dans la boîte à gants.

 

[6] Au cas où Pierre Bérégovoy aurait tenu à ce que le changement de véhicule et/ou l’identité de l’intermédiaire restent inconnus de son chauffeur (éventuellement parce qu’il l’aurait soupçonné, ainsi que son garde du corps, d’être un agent double, chargé à la fois de le servir et de l’espionner, comme l’hypothèse a été avancée par certains), il pourrait, après s’être fait déposé, avoir traîné à rejoindre le nouveau véhicule, par exemple, en s’attardant à acheter un brin de muguet à un jeune vendeur, posté « sur le pont », comme un tel individu, âgé de huit ans à l’époque, est censé l’avoir rapporté à l’épouse de Pierre Bérégovoy, quatre ans plus tard (Mme Bérégovoy a ensuite confié ce témoignage à une journaliste, qui l’a mentionné dans un article, mais sans nommer ni situer le pont en question, quoique en semblant bien sous-entendre qu’il s’agissait du pont de la Jonction) – lequel pont ne pourrait donc qu’être le pont de Loire, et non le pont de la Jonction. Notons, d’ailleurs, que l’achat de ce brin de muguet serait survenu, alors même que Pierre Bérégovoy en avait acheté deux autres, chez un fleuriste, peu après midi, lors d’une promenade à pied entre le Palais ducal et son domicile de la rue Saint-Martin – deux brins qu’il destinait, l’un, à sa femme, à qui il l’aura sans doute offert, dès son arrivée à son domicile, où elle se trouvait, l’autre à sa sœur, chez qui il s’apprêtait à aller déjeuner, en compagnie de sa femme, et à laquelle il l’offrira, en effet, à cette occasion. Du reste, soit qu’il se rendait à un rendez-vous secret, soit qu’il allait mettre fin à ses jours, on comprend mal pourquoi il aurait commandé à son chauffeur, comme celui-ci le prétend, de le déposer sur le pont de la Jonction – ou, plus exactement, quasiment sur lui, puisque juste après lui, à l’entrée du chemin de contre-halage – endroit dans lequel ou dans les parages duquel, en effet, selon ce même chauffeur, se trouvait une quinzaine de promeneurs, plutôt que de le déposer en bas de ce même pont, sur le chemin de contre-halage, habituellement beaucoup moins fréquenté que le pont et le chemin de halage. En effet, il prenait le risque d’être facilement reconnu et d’être suivi ou retardé par un admirateur, un curieux ou un plaisantin, voire simplement par une connaissance (du reste, le même argument pouvant infirmer l’hypothèse qu’il s’y serait attardé pour acheter un brin de muguet – voir supra et infra). Au demeurant, comme nous le voyons, il n’est pas absolument exclu qu’il se soit passé du service d’un intermédiaire et que son chauffeur l’ait bien déposé, là où il le prétend, après avoir emprunté, depuis le terrain de camping, soit la rue et le quai de la Jonction, soit la rue de la Jonction et le chemin de contre-halage – qui, à cet endroit, à savoir dans sa partie située au nord du pont de la Jonction, longe le port fluvial, jusqu’au pont – c’est-à-dire, dans les deux cas, l’un des deux chemins les plus courts entre le terrain de camping et le pont de la Jonction, soit encore après avoir emprunté la route de Lyon – D 907 – et la route de Sermoise – D 13 – (dernière hypothèse qu’appuierait, outre une interprétation possible du témoignage du gardien de camping, telle que mentionnée dans la note 3, le fait que, avant de quitter le terrain de camping, M. Bérégovoy aurait fait savoir, autour de lui, qu’il comptait se rendre au Palais ducal, dans la mesure où il aurait pu faire cette annonce, à seule fin de brouiller les pistes, auquel cas, il devait néanmoins, suite à cette annonce, gagner l’intersection de la route de Lyon, pour éviter de longer le terrain, d’où des témoins auraient pu constater qu’il avait menti ou changé d’avis, même si, à la rigueur, il était aussi possible de le constater, en remarquant que la voiture ne franchissait pas le pont de Loire, lui aussi bien visible depuis le terrain). Néanmoins, il reste encore qu’il peut l’avoir déposé sur le pont de la Jonction, soit en même temps que l’intermédiaire, après avoir embarqué ce dernier, sur la rive droite de la Loire, soit alors que l’intermédiaire s’y trouvait déjà, celui-ci ayant alors eu pour simple tâche de venir au devant de M. Bérégovoy, pour le mettre en confiance et lui indiquer l’endroit précis du rendez-vous (Selon l’inspecteur des Renseignements Généraux ayant enquêté sur l’affaire, l’intermédiaire se trouvait même déjà avec les tueurs, dans le bois, à attendre M. Bérégovoy, mais sans être leur complice – du moins complice subjectif... ce qui n’est d’ailleurs pas sans poser la question de la raison pour laquelle il aurait survécu... jusqu’en 2000, voire au-delà – voir nos réserves sur le rapport d’enquête, dans la note 12). Dans le cas des trajets les plus longs – avec ou sans crochet par la rive droite du fleuve – il fallait néanmoins à Pierre Bérégovoy dérober l’arme, ou bien dès le terrain de camping, ou bien à l’occasion d’un arrêt, à n’importe quel endroit du parcours emprunté, mais qui ne pouvait être Le Peuplier Solitaire (proche de la piscine et de la partie nord du chemin de contre-halage). Pour ce qui est de la façon d’emprunter discrètement, à pied, le pont de la Jonction et ses abords (notamment l’entrée du chemin de contre-halage, plus exactement de sa partie sud), ceux-ci auraient offert une aire suffisamment dépeuplée, permettant à Pierre Bérégovoy de gagner le chemin de contre-halage, et même, avant cela, de s’attarder à acheter un brin de muguet à un enfant, sans risque d’être abordé par un importun ; cet achat aurait pu avoir – comme dans l’hypothèse de son effectuation sur le pont de Loire – pour finalité de tromper son chauffeur, au moment où il aurait souhaité le voir s’éloigner au plus vite, afin qu’il ne le voit pas emprunter le chemin de contre-halage, contrairement à ses habitudes et/ou à son intention déclarée (le fait qu’il lui aurait demandé de le déposer à l’entrée de ce chemin pourrait s’être justifié, aux yeux du chauffeur, par le fait que c’était à peu près, sinon exactement, l’endroit où se trouvait le vendeur).

 

[7] Pour plus de clarté, nous nommons « chemin de contre-halage » (ainsi que nous l’avons parfois trouvé nommé) le chemin qu’a emprunté Pierre Bérégovoy, sur la rive est du canal de la Jonction, par opposition au « chemin de halage » située sur la rive opposée. A l’époque, ce dernier était aménagé pour la promenade, à la différence du premier, qui l’a été depuis. Le chemin de halage était un chemin où Pierre Bérégovoy allait parfois se promener. Quant au bois que longe le chemin de contre-halage, il s’agissait et s’agit encore d’une bande boisée, enclavée entre le canal et la route de Sermoise, large d’une quarantaine de mètres, à l’endroit où Pierre Bérégovoy a été retrouvé agonisant, et se rétrécissant jusqu’à une largeur d’une vingtaine de mètres, au sud. Bordé de platanes, à l’ouest et à l’est, il abrite un sous-bois composé d’arbustes, de joncs et de carex, végétation non épineuse formant, à certains endroits, des fourrés.

 

[8] Il ne nous a fallu que 2 min. 20, un premier samedi de mai, vers 17 h. 30, pour relier, en voiture, via la route de Sermoise et la D 907, tout en respectant les vitesses autorisées et un feu rouge, le pont de la Jonction à la portion du boulevard Pierre de Coubertin située juste en face du terrain de camping, sur la rive droite de la Loire, à un endroit qui – avec son pendant, à l’ouest, le petit parking de la place Mossé, très sombre sous une plantation de tilleuls, auquel on accède en contournant un rond-point, qui permet aussi l’accès au quai de Mantoue, aire de stationnement longeant le boulevard – se trouve être l’endroit le plus proche de la sortie du pont de Loire. En laissant une marge d’une minute, pour permettre le changement de véhicule, à un endroit qui, du reste, pourrait avoir été plus éloigné du pont de la Jonction que ne le sont le quai de Mantoue ou la place Mossé, on obtient 3 min. 20 s., que l’on ajoutera à 17 h. 53 min. 40 s., heure de la fin de l’appel téléphonique ; ce qui donne, à l’arrivée au pont de la Jonction, 17 h. 57, heure parfaitement logique, si un rendez-vous était bien fixé, selon toute vraisemblance, à 18 h (Heure d’arrivée dont on notera qu’elle peut être avancée d’environ une minute, en cas de non détour par la rive droite du fleuve – cf. notes 3 et 6). Parmi les deux premiers promeneurs arrivés sur les lieux du drame, juste après le chauffeur et le garde du corps, l’un d’eux – un jogger – a noté, à son bracelet chronomètre, dès son arrivée, qu’il était 18 h. 12. Il venait de rejoindre le premier promeneur – une infirmière se promenant en famille (famille qu’elle venait de laisser sur la rive opposée) – qui l’avait devancé de quelques secondes seulement. Étant donné que c’est l’arrivée du chauffeur et du garde du corps, en voiture, « à toute vitesse », sur le chemin de contre-halage, qui a intrigué l’infirmière, alors qu’elle se situait, sur la rive opposée, sur le chemin de halage, « à 300 mètres du pont », et étant donné qu’elle a donc dû ensuite franchir 600 mètres, pour les rejoindre, auprès de M. Bérégovoy mortellement blessé – d’abord, en franchissant 30 mètres, pour parvenir à leur niveau et essayer de communiquer avec eux, par-dessus le canal, pendant quelques secondes, puis en franchissant 280 mètres, pour parvenir à une maison, située à l’angle du chemin de halage et de la route de Sermoise, et demander à sa propriétaire de prévenir police secours, et, à la sortie de la maison, pour échanger quelques mots avec le chauffeur posté « à l’entrée du pont », et, enfin, en franchissant les 290 mètres restants, le tout n’ayant probablement pas été effectué en plus de 6 minutes 30 secondes, grand maximum (un pas pressé, dont on a tout lieu de penser qu’il fût celui de l’infirmière, au moins pour les 570 derniers mètres – il pourrait même avoir été entrecoupé d’un pas de course – étant d’une vitesse d’au moins 6 km/h., il permet de parcourir les 600 mètres en six minutes, auxquelles on ajoutera 30 secondes de sur-place, pour les moments d’expectative, face à la scène qui se déroulait, au loin, sous ses yeux, et pour les brefs moments d’échanges oraux) – le chauffeur et le garde du corps sont donc arrivés, au plus tôt, à 18 h. 06. Cet horaire laisse le temps aux trois personnes alertées par les détonations, qui ont probablement eu lieu, vers 18 h. 02 (sur ces personnes et l’heure des détonations, voir la suite de notre reconstitution), d’avoir franchi, du pas rapide qui fut le leur, la distance d’environ quatre cents mètres les séparant de l’endroit où sera retrouvée la victime, et d’y être arrivées – du moins, à ses abords – à un moment où la voiture de fonction n’est pas encore arrivée, puis, s’étant fait expulser, de l’avoir quitté, alors que la voiture n’est toujours pas là. A noter que, de son côté, l’infirmière assure ne pas avoir entendu les détonations, alors qu’elle se trouvait à une distance de leur point d’origine que l’on peut estimer à environ 300 mètres, étant donné que, entre 18 h. 02 et 18 h. 06, elle aura probablement franchi environ 270 mètres, en marchant à la vitesse ordinaire de 4 km/h. (détonations pourtant très bruyantes, dans la mesure où elles seraient provenues d’un 357 Magnum, et alors que, d’une part, un plan d’eau – le canal – très propagateur d’ondes acoustiques, se trouvait entre elle et leur point d’émission, et que, d’autre part, le temps humide – 72% d’humidité relative – en cette fin d’après-midi-là, sur Nevers, était favorable à la propagation de telles ondes). Plusieurs facteurs pourraient expliquer ce phénomène, que nous avons classés selon ce qui nous a paru être un ordre décroissant d’incidence : 1) la présence d’un vent défavorable, arrivant d’ouest-nord-ouest (alors qu’elle arrive du sud-sud-est), de 11 km/h. (sensible au visage et agitant les feuilles), soufflant par rafales, vent que peut attester le fait que, par intermittence, elle ne parvient pas à distinguer les mots qu’échangent, entre eux, à haute voix, les deux hommes, ni même un mot que lui crie le chauffeur, alors qu’elle n’est plus séparé de lui que par les 12 mètres de la largeur du canal – la manière dont elle décrit le phénomène pouvant même laisser aussi supposer, outre un bruissement de végétation, une topographie défavorable à la propagation des sons, du fait d’une éventuelle interférence entre la réflexion à la surface de l’eau et celles aux surfaces latérales des zones boisées bordant le canal, voire entre ces seules dernières : « Puis j’entends : “C’est monsieur...” La fin se perd dans l’écho sous les arbres » ; 2) le fait que, comme nous l’avons expliqué, dans la note 2, M. Bérégovoy tirait très probablement, en direction de l’est ; or, l’angle de propagation maximale de l’onde sonore d’une arme à feu étant de 60° par rapport à la trajectoire du projectile, l’infirmière pourrait s’être trouvée à l’extérieur de cet angle, à la différence des trois personnes (dont nous avons déjà parlé et dont nous reparlerons) qui se trouvaient un peu plus à l’est et au sud qu’elle, à l’intérieur du bois (le témoignage des quatre pouvant, bien sûr, réciproquement, être tenu pour constituer un indice supplémentaire du fait que Bérégovoy tirait vers l’est) ; 3) la présence d’une végétation en pleine frondaison : d’une part, la broussaille et l’herbe haute, à l’intérieur et en lisière du bois, et, d’autre part, les arbres, notamment les gros platanes, aux troncs hauts et larges, plantés, à court intervalle, parfois en double file, à la lisière du bois – pas moins de 9 d’entre eux sont dénombrables, le long de la trentaine de mètres saisis par l’objectif du photographe, près de la scène du drame (ces mêmes platanes qui, associés à ceux longeant la route de Sermoise, pourraient, par contre, avoir constitué un corridor portant le bruit jusqu’aux trois personnes déjà citées) ; 4) enfin, le fait que, se promenant avec son mari et son enfant en poussette, des échanges vocaux entre eux ont pu interférer avec les détonations. Autant de facteurs auxquels ont, d’ailleurs, pu s’adjoindre d’autres, comme le gradient vertical de température, à savoir l’augmentation ou la diminution de la température, au cours de l’élévation en altitude, qui causent respectivement l’affaiblissement ou le renforcement de la propagation des sons au sol – facteur qu’il ne nous a pas été possible de prendre en compte, faute de données suffisantes. Au demeurant, elle pourrait avoir entendu les détonations, mais sans avoir pu les interpréter autrement que comme étant un composant banal du fond sonore ambiant, ce qui l’empêcherait de pouvoir s’en souvenir. Sans compter que, selon elle, la déclaration exacte qu’elle fit, en la matière, aux gendarmes, quatre semaines après le drame, et qu’elle maintiendra, lors de son unique interview publiée, en 1997, est censée avoir été la suivante : « Je n’ai rien vu, j’étais sur la rive opposée et je n’ai même pas entendu LA détonation » (c’est nous qui mettons en majuscules). L’usage du singulier « la détonation » pourrait avoir été une façon de ne pas mentir, en restant dans les limites de la version officielle (selon laquelle M. Bérégovoy s’est tiré UNE balle dans la tête), alors même qu’elle aurait bien entendu LES détonations. D’ailleurs, un journaliste auteur d’un ouvrage d’enquête sur l’affaire, paru en 2003, affirme qu’elle et le jogger « ont, l’un et l’autre, perçu distinctement deux détonations », affirmation qu’il ne renouvellera pas, dans ses ouvrages ultérieurs, mais, par contre, semble-t-il, en marge d’une interview dans la presse écrite, en 2013 (au moins pour ce qui est de l’infirmière).

 

[9] Selon l'inspecteur des Renseignements Généraux missionné pour enquêter sur l'affaire, il s'agissait d'en échanger. L'hypothèse qu'il s'agissait, pour l'ancien premier ministre, d'en remettre est étayée par cinq cambriolages survenus, peu avant sa mort, et qui, selon ce même enquêteur, auraient visé à le terroriser pour le presser de remettre des documents qui, autrement, ne pouvaient que rester introuvables (du reste, l’hypothèse qu’ils auraient visé à mettre la main sur des documents compromettants pour leur propriétaire lui-même – et lui seul – étant très peu probable, eu égard à la tournure générale des événements) : sa résidence normande, au cours de l’été 92, le domicile parisien de son attaché de presse, en janvier 93, le coffre-fort de l’assemblée nationale où il rangeait sa déclaration de patrimoine, en février 93, le domicile parisien d’une collaboratrice, en avril 93, et l’étude de son notaire nivernais, à la mi-avril 93 (cambriolages auxquels il convient, d’ailleurs, d’ajouter celui, à la même époque, des locaux de son photographe officiel ; certains ajoutant même qu’une « visite » de son domicile nivernais aurait été effectuée, dans la nuit suivant sa mort, nuit du 1er au 2 mai, alors que Mme Bérégovoy se trouvait à Paris, près de la dépouille de son mari – la nécessité que la veuve fût éloignée de son domicile ayant donc pu être l’une des raisons du transfert du corps à l’hôpital du Val-de-Grâce). Parmi les objets lui ayant appartenu et qui seront remis à sa femme – stylo, briquet, petit répertoire téléphonique, portefeuille et brin de muguet, tous ces derniers ayant été retrouvés dans sa veste, à l’hôpital – se trouvait un porte-documents. Il pourrait s’agir de celui que la gendarmerie a trouvé sur les lieux mêmes du drame, avec, entre autres, un journal quotidien national et des prospectus de publicité, lors d’une saisie effectuée à 19 h. 10, soit cinq minutes après l’arrivée du capitaine venu rejoindre ses hommes, et une demi-heure après l’évacuation du corps vers l’hôpital. Si le journal et les prospectus ont assurément été trouvés dans la voiture de fonction, un doute subsiste, pour ce qui est du porte-documents. Étiqueté « Collaborateurs Paris », il ne contenait que deux lettres d’invitation à deux banales réunions politiques parisiennes, qui lui étaient adressées (le type même de documents que placerait facilement au sommet d’une pile celui qui voudrait en cacher le contenu).

 

[10] Il peut s’agir de l’appel téléphonique qu’il effectue, depuis le Palais ducal, vers 16 h. 30. A moins que sa méfiance n’ait été provoquée par un autre appel téléphonique, celui d’un ancien ministre de l’intérieur, proche du Président de la République, appel reçu dans la matinée (alors qu’il se trouvait, soit encore à son domicile de la rue Saint-Martin, qu'il quitte vers 10 h. 15, et où il repasse, vers 12 h. 45, avant d’aller déjeuner chez sa sœur, soit à son bureau de la mairie,  qu'il occupe de 10 h. 20 à 11 h.) ; appel qui, au témoignage de ses proches, l’a laissé – pour reprendre la formule utilisée par le journaliste qui rapporte, en exclusivité, l'information, dans son ouvrage polygraphique paru en 2003 – « très affecté » (parmi les proches en question se trouve probablement la conseillère municipale qui le rencontre, à la mairie, à 11 h., pour traiter du cas particulier d'un couple au chômage, et qui, à cette occasion, le trouve « désemparé », sans « son dynamisme habituel dans pareil cas »), et appel qui pourrait avoir consisté en une énième, si ce n’est ultime, mise en garde, mais sans que cela implique nécessairement que l’auteur de l’appel ait été, de près ou de loin, de la partie de l'assassinat (probable), ni même qu’il ait eu une quelconque connaissance du rendez-vous qui allait avoir lieu dans l’après-midi, ni même encore que le contenu de l'appel ait eu un quelconque rapport avec ce rendez-vous et cet assassinat. Du reste, durant le dernier mois, Pierre Bérégovoy avait eu d’autres conversations téléphoniques « très animées » et « tendues » qui l’avaient toujours laissé « soucieux et très inquiet », selon le témoignage d’un restaurateur dans l’établissement duquel il lui arrivait d’aller téléphoner, afin de déjouer d’éventuelles écoutes de ses lignes personnelles (témoignage rapporté par l’enquêteur des Renseignements Généraux déjà mentionné). Cet appel du matin aurait-il levé en lui toutes inhibitions ? L’aurait-il poussé à tenter le tout pour le tout, jusqu’à lui faire décider, plus ou moins au pied levé, du rendez-vous de l’après-midi ? Dans l’hypothèse la plus vraisemblable où cet appel a été reçu avant 11 h. (heure, en effet, bien située « ce matin-là » du 1er mai, pour reprendre une autre formule utilisée par le journaliste déjà mentionné), c’est ce qui pourrait expliquer l’entrain, la jovialité, mais aussi la célérité, que les journaux locaux, dans leurs éditions du 3 mai, s’accordent à relever comme ayant été sa façon de procéder à la cérémonie de réception des représentants syndicaux, pour la fête du 1er Mai, au Palais ducal, entre 11 h. 30 et 12 h. 15 ; représentants à l’adresse desquels il prononça, à cette occasion, un discours inhabituellement « rapide et court ». Hypothèse d’une soudaine décision de contre-attaque, ayant eu accessoirement un effet compensatoire, euphorisant, et qui, d’ailleurs, ne remet pas nécessairement en cause, d’une part, l’existence d’un intermédiaire, un homme de confiance, mobilisable sur-le-champ et chargé d’authentifier et de faire agir le fournisseur ou le destinataire des documents (selon qu’il s’agissait d’en acquérir ou d’en remettre) – intermédiaire qui aurait pu avoir été recruté, voire pressenti pouvoir être recruté sur-le-champ, depuis déjà longtemps – et, d’autre part, la nécessité d’être armé.

 

 

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